Des deux côtés du Grand Nord, archéologues et ethnologues constatent des pratiques communes sur la façon d’interagir avec les canidés. Les travaux génomiques de ces dernières années ont trouvé une continuité entre les chiens américains et les plus anciens descendants de populations domestiquées en Eurasie, bien avant l’installation en Amérique. Dans une étude publiée par Science Advances, en décembre 2024, une équipe de chercheurs souligne qu’à l’intérieur de l’Alaska, « le tardiglaciaire (vers 19.000-11.700 ans) a probablement été une période d’expérimentation concernant les relations humain-canidés « . Ces derniers ont même pu jouer un rôle dans l’extinction anthropique de la mégafaune.
« Nos données provenant du site de Swan Point suggèrent qu’un large éventail de relations entre les humains et les canidés se développaient au cours du processus de peuplement. Les canidés présents sur ces sites anciens pourraient indiquer la présence de chiens domestiques (les deux espèces en tirent profit) ou de commensalisme (l’une des espèces en tire profit tandis que l’autre n’en tire ni profit ni préjudice) « , explique Ben Potter, chercheur à l’université de l’Alaska à Fairbanks (États-Unis) et spécialiste de l’Arctique. La nature exacte de ces relations est très difficile à documenter pour les périodes les plus anciennes, notamment en raison de la rareté des témoins archéologiques. C’est là que l’ethnologie devient précieuse pour tenter de retracer le passé de cette région. On peut donc les imaginer en compagnons de chasse, assistants de transport et fidèles gardiens.
Les découvertes archéologiques sur le site de Swan Point, dans la région centrale de l’Alaska, révèlent une parenté avec la lignée génétique des loups sibériens. « Je pense qu’il y a eu plusieurs événements de domestication à travers l’Asie du Nord et la Béringie, et que les premiers Américains avaient des chiens « , poursuit Ben Potter. Les études génétiques suggèrent que cela a eu lieu après le dernier maximum glaciaire, il y a quelque 15.000 ans. « Cela correspond, à peu près, à la période de peuplement des Amériques « , conclut-il.
Les chiens s’inscrivent ainsi dans un système économique et social façonné par la mobilité, l’exploitation saisonnière du gibier et celle de l’environnement. Chasseurs chevronnés, ces premiers groupes étaient vraisemblablement « liés aux sociétés paléolithiques sibériennes « , précise Yan Axel Gómez Coutouly, chargé de recherche au CNRS et spécialiste de la question du peuplement. « D’un point de vue génétique, les premiers Américains sont apparus en tant que population unique il y a environ 25.000 ans, se différenciant des autres populations anciennes d’Asie de l’Est « , détaille Ben Potter.
Un bout d’histoire englouti
Pendant des décennies, le scénario était gravé dans le marbre : le peuple Clovis serait arrivé par un corridor terrestre entre deux calottes glaciaires, il y a 13.500 ans. Mais depuis quelques années, cette théorie prend l’eau. La découverte de traces de vie humaine sur le continent, comme les empreintes de White Sands, vieilles de 23.000 ans, ont remis en question toute la chronologie établie. Le débat se déplace désormais sur les côtes maritimes.
Pour certains chercheurs, comme Jon Erlandson de l’université d’Oregon (États-Unis), les premiers Américains auraient longé le littoral Pacifique en suivant une route appelée « Kelp Highway » ( « la route des algues »). Si ce sujet fascine autant qu’il interroge les spécialistes des glaces, c’est parce que les preuves archéologiques ne sont pas nombreuses et, de plus, elles sont éparses. Les sites qui permettraient de trancher le débat gisent sous le détroit de Béring. Le niveau des océans a grimpé de plus de 100 m et a noyé les paysages littoraux où les preuves de ces premières migrations pourraient se trouver. À défaut de pouvoir fouiller l’océan Arctique, la quête du continent perdu continue…
Des groupes humains venant de Sibérie auraient emprunté un corridor terrestre entre deux calottes glaciaires. Pour d’autres chercheurs, ils auraient longé le littoral Pacifique. Crédit : BRUNO BOURGEOIS
Lire aussiLe long chemin des Amérindiens vers la reconnaissance
L’analyse isotopique des restes d’un jeune enfant
On est donc loin d’une migration héroïque à la conquête d’un « Nouveau Monde ». Les acteurs n’avaient sans doute pas conscience de changer de continent. Pour les populations de l’époque, la Béringie ne formait qu’un seul et même écosystème. « La progression s’est faite de manière graduelle, presque imperceptible : un groupe s’installait à quelques dizaines de kilomètres, puis la génération d’après s’avançait un peu plus loin, suivant simplement les troupeaux de rennes, de mammouths et d’autres gibiers « , abonde Yan Axel Gómez Coutouly.
Cette logique de continuité se retrouve également dans l’hypothèse de la route côtière. En longeant le littoral, les populations pouvaient parcourir de longues distances tout en restant dans un environnement familier. Tant que les techniques de pêche et de collecte de coquillages restaient efficaces, ces groupes seraient descendus vers le sud sans quitter leur zone de confort écologique. Grâce à leur savoir-faire en débitage de lamelles par pression, ils fabriquaient des pointes redoutables afin d’armer leurs sagaies. Une tradition qui « a perduré pendant des millénaires en Alaska, dans le Yukon canadien et le long de la côte nord-ouest, mais ne se diffuse pas au-delà « . Hauts d’environ trois mètres et lourds de plusieurs tonnes, les mammouths laineux succombaient à ces pointes de projectile. Et sans aucun doute, un pachyderme était le plus grand butin auquel ces chasseurs pouvaient aspirer. L’ivoire de leurs défenses servait à tailler des outils sophistiqués. Leur chair, à remplir les assiettes.
Une équipe scientifique a mené une analyse isotopique des restes d’un jeune enfant, découvert en 2013 sur le site d’Anzick, dans le Montana (États-Unis), seul représentant connu de la culture Clovis, une culture archéologique nord-américaine caractérisée par ses pointes de projectile et longtemps considérée comme la première présence humaine sur le continent – 11.500 ans avant notre ère.
Les chercheurs ont reconstitué la diète de la mère du bébé, résultat : le mammouth constituait sa principale source de protéines. L’étude isotopique permet de reconstituer de manière plus directe les régimes alimentaires du passé. Elle consiste à examiner les restes humains pour déterminer les ratios stables de carbone et d’azote. Chaque aliment que nous consommons comporte une signature spécifique, variable en fonction de sa provenance. « L’analyse des valeurs enregistrées permet d’évaluer les proportions relatives des proies dans l’alimentation. De cette manière, nous avons déduit que sa mère avait un régime alimentaire composé à 90 % de méga faune, dont environ 40 % de mammouths « , explique Ben Potter, coauteur de l’étude de Science Advances.
Lire aussi« Rarissime » : un sac en fibres amérindien probablement millénaire retrouvé intact dans les monts Ozarks
Une ressource saisonnière, abondante et prévisible
De plus, les mammouths sont largement représentés dans le Grand Nord à cette période. « Les proboscidiens (mammifères à trompe) représentent parfois jusqu’à 90 % des assemblages fauniques retrouvés sur les sites Clovis « , précise Ben Potter. Marjolein Admiraal, archéologue spécialiste de l’étude des isotopes à l’université de Fairbanks, note cependant « qu’en fouillant plus en profondeur, on découvre qu’ils chassaient aussi des animaux beaucoup plus modestes. C’est moins sexy, mais essentiel. «
Au menu : lièvres, lapins et poules des neiges… mais aussi du saumon frais. « À Upward Sun River, en Alaska, on a la preuve qu’ils pêchaient le saumon il y a 11.500 ans, poursuit la chercheuse. Il faudrait être fou pour ne pas pêcher le saumon quand il est là par millions. » Cette ressource saisonnière, abondante et prévisible, complétait idéalement un régime fondé sur la chasse.
Encore une fois, les scientifiques sont confrontés au manque de preuves et doivent user de patience avant de dévoiler les secrets de cette période de l’histoire. « Le niveau de la mer ayant augmenté, nous n’avons pas accès à beaucoup de sites anciens dans cette région », explique Camille Mayeux, spécialiste de l’habitat des populations littorales du Grand Nord. Mais chaque trace animale qu’on y retrouve est un précieux témoignage.
Source:
www.sciencesetavenir.fr




