L’ethnobotaniste belge Richard Ely, auteur de nombreux ouvrages sur la féerie, rappelle leur double origine : « Elles s’inspirent des statues de Lares, ces divinités de la Rome antique auxquelles on faisait des offrandes pour qu’elles protègent les maisons. Mais aussi d’une tradition allemande née à la Renaissance : les effigies dédiées aux ‘Zwerge’, des esprits trapus qui prévenaient des coups de grisou dans les mines, et qui ont peu à peu gagné les jardins. »
Quand on pense aux nains, viennent en tête les autres visages du merveilleux : les fées, les lutins, les elfes… C’est ce qu’on appelle le Petit Peuple, des êtres anthropomorphes, souvent minuscules et hybrides, à la croisée du végétal et de l’animal. Noémie Budin, auteure d’une thèse sur la littérature féerique, explique leur raison d’être : « Personnages récurrents des légendes européennes, ils ont incarné les phénomènes naturels et leur ont donné un sens lorsqu’on ne pouvait les expliquer rationnellement. »
Microcosme clos et d’agrément, le jardin en abrite deux types. « Il y a d’abord les gardiens des lieux, les gnomes au chapeau pointu, très populaires jusqu’en Islande, précise Richard Ely. Et les créatures plus sauvages qui viennent colorer et parfumer nos parterres si certaines essences s’y implantent, telles les fées attirées par les fleurs d’aubépine ou de sureau. »
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Duses noirs et velus, hayettes aux robes cousues de pétales
Certaines entités, postées à la lisière du foyer et de la forêt, jouent un rôle-clé. Autrefois vénérés par les Gaulois, les duses, noirs et velus, veillent sur les haies. Ils se fondent au milieu des ronces ou des églantiers et défendent les domaines, à coups d’épines, contre les voleurs et les esprits malfaisants. Dans un registre plus rieur, les hayettes, fées aux joues roses et aux robes cousues de pétales, font le bonheur des enfants qui, seuls, peuvent les voir. Elles les aident à cueillir les baies d’été, à observer un insecte ou à retrouver un ballon perdu dans les feuillages.
Bien qu’elles nous semblent aujourd’hui universelles, les figures de la féerie sont nées dans des contextes locaux particuliers. Richard Ely parcourt les campagnes européennes et échange avec leurs habitants pour consigner ce patrimoine culturel : « Chaque hameau, chaque village donnait à ses croyances des noms et des caractéristiques spécifiques. » Dans l’Aisne, on parle par exemple du « pot-chan », proche de la taupe, qui crée de petites mottes dans le potager, mais permet aussi d’aérer le sol. À l’autre bout de l’Hexagone, au Pays basque, on vouvoie l’abeille noire ou « erle », à l’origine honorée comme une divinité pour son talent de pollinisatrice.
Passé les heures de gloire de l’Antiquité et du Moyen Âge, le Petit Peuple a connu une longue éclipse à l’époque moderne. « Les récits oraux ont conservé les traces de mythologies dissoutes par le christianisme. Mais leur fixation à l’écrit les a relégués au rang de fables pour enfants, notamment en France, dès le 17e siècle, avec les contes de Perrault », résume Noémie Budin. Second coup de boutoir au 19e siècle avec le triomphe de la science, avant un dernier retournement. « Ce sont les atrocités de la Seconde Guerre mondiale qui, en ébranlant le culte de la technologie et la civilisation chrétienne, amènent à se tourner vers un âge d’or imaginaire, porteur d’une reconnexion à la nature et d’une spiritualité personnelle. » Une tendance qui marque Le Seigneur des Anneaux de J. R. R. Tolkien, roman-phare de la fantasy anglaise publié en 1954, et la vague New Age outre-Atlantique.
En France, il faut attendre les années 1990 pour que la féerie revienne au premier plan. À partir de 1992, l’écrivain Pierre Dubois, inventeur du terme « elficologue », fait paraître les Encyclopédies des lutins, des fées et des elfes, qui deviennent des ouvrages de référence. La seconde étincelle est allumée à la fin de la décennie par l’importation de la fantasy : « Plus accessibles que le Seigneur des Anneaux, les aventures d’Harry Potter à l’école de sorcellerie de Poudlard, de J. K. Rowling, touchent un large public d’adolescents et de jeunes adultes », souligne Noémie Budin. La série de best-sellers ouvre la voie à des fictions enchantées qui mettent en scène de nouveaux héros en prise avec les problématiques d’aujourd’hui, et qui se déclinent au cinéma, en série, en BD ou en jeux vidéo.
Quand un garçon de 1,5 millimètre défie un industriel extractiviste
Le Petit Peuple revisité promeut notamment une vision plus sensible de l’écologie. Parmi les meilleurs exemples, on peut citer la série de romans multiprimée Tobie Lolness (2006-2007) de Timothée de Fombelle. Dans ce diptyque, un garçon mesurant 1,5 millimètre doit quitter la cime d’un chêne, où il habitait avec ses parents, pour s’opposer à un industriel déterminé à en exploiter le bois et la sève. « Le récit parvient à montrer combien un écosystème, même restreint, fourmille de vie » , observe Noémie Budin.
Aux yeux de Richard Ely, « la féerie permet à l’humain de saisir qu’il fait partie de la nature et qu’il risque de tout perdre en la traitant comme un simple réservoir de ressources. À l’échelle de notre jardin, nous pouvons nous demander si nous n’exerçons pas la même pression sur les espèces qu’il recèle ».
Envisager le Petit Peuple métaphorique comme notre « coloca-terre » induit un changement de pratiques, pour en adopter d’autres qui empruntent à la permaculture. Dans le Manuel magique de mon jardin, sorti à l’automne dernier, le paysagiste Éric Lenoir invite ses lecteurs à laisser les herbes hautes pour la fée de la rosée, utiliser des engrais naturels et entremêler fleurs, légumes et autres arbres fruitiers pour plaire aux hypnours comme aux abeilles, construire des murets pour abriter lutins et reptiles… Bref, aider le vivant à s’épanouir et s’émerveiller des cadeaux qu’il nous offre. Comme l’apparition inattendue de violettes, là où les fées ont marché…
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