Sciences et Avenir : La Nasa n’a pas réussi à expliquer pourquoi Mike Fincke a connu un épisode transitoire d’aphasie (perte totale ou partielle de la capacité de parler). Les conditions de vie dans l’espace, en particulier la microgravité, peuvent-elles avoir joué un rôle ?
Jérémy Saget : Oui. S’agissant du cas de Mike Fincke, les éléments disponibles à ce jour indiquent effectivement un épisode brutal d’aphasie transitoire d’environ vingt minutes survenu à bord de l’ISS avec récupération complète. Ce n’est donc pas en l’état un AVC constitué, éventuellement un accident ischémique transitoire (quand un caillot sanguin obstrue la circulation sanguine dans le cerveau pendant un court laps de temps, ndlr) mais il nous manque la documentation formelle pour se prononcer. Ce que l’on sait, c’est que les séjours prolongés dans l’espace modifient profondément les circulations liquidiennes et veineuses, que l’on a déjà observé en orbite des flux jugulaires inversés et des thromboses jugulaires, que ces anomalies obligent désormais à penser le risque neurovasculaire en microgravité avec beaucoup plus de sérieux qu’autrefois, mais que, dans le cas précis de Mike Fincke, toute relation causale entre ces anomalies veineuses et son aphasie transitoire reste, à ce stade, une hypothèse et non une conclusion.
Vous parlez de flux sanguin inversé. Cela signifie que d’habitude, avec la gravité de la Terre, la veine jugulaire sert à drainer le sang du cerveau et à le ramener vers le cœur, mais que dans l’espace, le sang peut stagner, voire repartir vers le cerveau ?
Il existe une étude princeps (étude scientifique qui sert de référence, ndlr) qui montre que des flux stagnants ou inversés ont été observés chez 6 astronautes sur 11 vers le cinquantième jour de vol, avec mise en évidence d’une thrombose occlusive de la jugulaire interne chez un astronaute. La surveillance mise en place par la suite a confirmé que des anomalies de flux, notamment rétrogrades, pouvaient persister chez certains équipages, même si aucune nouvelle thrombose n’a été détectée dans cette petite cohorte de suivi. Concernant le lien possible entre thrombose veineuse et épisode neurologique transitoire de type aphasie, il faut être nuancé. Oui, un lien est physiopathologiquement possible, mais il n’est ni le plus simple ni le plus fréquent à affirmer d’emblée. Elle ne peut être retenue sérieusement sans corrélat d’imagerie vasculaire et cérébrale.
« Ces questions sont désormais prises très au sérieux par la Nasa »
Longtemps, on a pensé que les liquides du corps comme le sang ou la lymphe remontaient de façon diffuse et globale dans la tête en microgravité. Mais cela peut donc entraîner des problèmes locaux majeurs ?
Nous savons désormais que le vol spatial de longue durée n’est pas seulement un contexte de « fluid shift » (transfert liquidien, ndlr) céphalique diffus. C’est aussi un environnement où la physiologie veineuse du cou devient anormale au point de remplir, au moins partiellement, plusieurs composantes de ce qu’on appelle « la triade de Virchow » : stase – le sang circule mal ou stagne -, possible altération des vaisseaux, et peut-être modifications de la coagulation. Les revues récentes convergent sur ce point, même si le niveau de preuve reste encore limité par le faible nombre de sujets et la rareté des événements cliniques.
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Ces nouveaux paramètres mettent-ils à mal les projets d’exploration spatiale de la Nasa et de SpaceX, qui souhaitent, à terme, se rendre sur Mars lors de missions beaucoup plus longues que ce qui est réalisé aujourd’hui ?
Ce qui est sûr, c’est que ce sujet illustre bien les défis des séjours prolongés en orbite : redistribution céphalique des fluides, modifications du drainage veineux, adaptation cardiovasculaire, contraintes diagnostiques à distance. Ajouté à cela, il est nécessaire de prendre des décisions médicales dans un environnement isolé, confiné, techniquement limité, où l’imagerie, la biologie et les options thérapeutiques n’ont rien de comparable avec celles d’un hôpital terrestre. Dans ses récents travaux, on voit que oui, ces questions sont désormais prises très au sérieux par la Nasa, qui adapte sa préparation aux missions de longue durée.
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