[Cet article a été publié le 8 novembre 2025 et republié le 20 avril 2026]
Au début de sa première année à l’université Cornell, Vanessa Long reçoit une invitation Google Calendar de la part d’un camarade de classe. “Rejoins-moi dans ma chambre ?” précise l’invitation, fixée à 22 heures. Elle clique sur “oui”, perplexe. Ce n’est que plus tard qu’elle se rend compte qu’il s’agit d’une interaction des plus banales sur le campus. L’étudiant en question voulait simplement passer du temps avec elle. À Cornell, les étudiants programment absolument tout sur “GCal”, ainsi qu’ils surnomment l’application.
Vanessa cite quelques exemples : “L’heure à laquelle ils se couchent, l’heure à laquelle ils mangent, la pause où ils sortent prendre l’air cinq minutes et même les invitations à déjeuner à la seule cafétéria du campus, où l’on mange déjà tous les jours.”
“Je pensais être la reine de l’organisation, mais j’ai vite compris qu’il y avait plus fort que moi ici”, confie-t-elle.
Aucun événement n’est trop insignifiant
Sur les campus universitaires américains, les étudiants ont pris l’habitude de planifier leurs journées et leurs semaines à l’aide de blocs de couleur. Aucun événement n’est trop court ou trop insignifiant pour y figurer et, en théorie, il n’y a aucun interdit. Certains étudiants utilisent même l’application pour se proposer un date.
D’aucuns pensent que cela va trop loin et que cette frénésie calendaire élimine toute spontanéité en réduisant la vie à des créneaux horaires. D’autres affirment que ceux qui se créent un agenda de ministre veulent simplement que tout le monde sache à quel point ils sont occupés.
Kaitlin Martin, étudiante en dernière année à l’université Georgetown, estime que les événements qu’elle planifie sur GCal représentent en moyenne dix à douze heures de ses journées.
“Cela commence généralement une heure avant le début des cours, pour finir avec ma dernière matière ou activité de la journée”, précise-t-elle. Kaitlin se sert de l’application pour planifier ses cours, ses repas, ses tâches de la journée et ses sorties entre amis. Quand elle prévoit quelque chose avec un autre étudiant de Georgetown, c’est souvent au moyen d’une invitation sur GCal.
Pour elle, se contenter d’aller là où son agenda la mène est une aubaine. “Il y a tellement de choses à faire en permanence que je préfère ne pas avoir à y penser”, explique Kaitlin, et c’est possible. “Mon seul point de repère est de me dire : ‘Bon, voilà ma prochaine tâche.’”
“Je n’ai plus à me souvenir de quoi que ce soit”, conclut-elle.
Et plus si affinités
Un soir, à la fin de sa première année au Williams College, Elijah Diallo discutait avec ses amis de la stratégie à adopter pour aborder une fille qui lui avait tapé dans l’œil en cours de théâtre. Soudain, une idée lui est venue : une invitation GCal !
C’est ce qu’il a fait, en la programmant vendredi soir à 23 h 30 avec, en guise de titre, un prosaïque : “On couche ensemble ?” “Elle a répondu ‘oui’, et je vous laisse deviner la suite”, raconte Elijah. Tous deux sont sortis ensemble le reste du semestre, mais leur idylle n’a pas duré.
“Quitte à faire le premier pas, autant que ce soit drôle”, justifie Elijah. “Au Williams College, Google Calendar a une telle place dans l’imaginaire collectif que je ne voyais pas meilleure option.”
Elijah n’est pas le seul à mêler histoire de cœur et calendrier en ligne. Asuka Koda, étudiante à l’université Yale, nous confie que lorsqu’un camarade de classe lui a proposé de se voir un vendredi très chargé, elle lui a envoyé une capture d’écran de son calendrier pour qu’ils puissent s’organiser. “Il s’est intercalé dans un créneau très étrange, de 17 heures à 18 heures. Si j’y suis allée, c’est bien parce que c’était dans mon GCal”, s’amuse-t-elle. Il n’y a jamais eu de deuxième rendez-vous.
Emploi du temps complet
De telles prouesses calendaires sont devenues habituelles pour Asuka. Récemment, elle s’est rendue à New York et a posté une capture d’écran de son calendrier sur Instagram pour que ses amis bloquent des créneaux avec elle. “Résultat : j’avais un emploi du temps complet pendant quarante-huit heures”, assure-t-elle.
Plus tard, Asuka a découvert que les étudiants de Yale pouvaient voir ses disponibilités dans l’application, ce qui permet de se passer des captures d’écran. Grâce à la fonctionnalité “planning de rendez-vous”, les étudiants d’une même université peuvent voir quand la plupart de leurs camarades sont occupés.
Vivek Yarlagedda, étudiant de deuxième année à l’université Stanford, est submergé d’invitations pour toutes sortes d’événements, que ce soit des clubs étudiants ou des fêtes organisées par les fraternités. Il se dit préoccupé par cette tendance qui revient à “laisser les calendriers dicter nos vies”. Selon lui, certaines invitations à des événements étudiants sont même envoyées par Calendly, un site de prise de rendez-vous en ligne principalement utilisé par les entreprises pour les réunions et les entretiens d’embauche.
“Envoyer à quelqu’un un lien Calendly avec un message du type : ‘on se capte ?’, c’est un peu contre-nature”, défend-il.
“Du vent, et rien d’autre” ?
Kyra Ariker, étudiante en dernière année à l’université du Michigan, regrette quant à elle que certains de ses camarades de promo se vantent de leurs calendriers surchargés.
“C’est du vent et rien d’autre”, raille-t-elle. “Chaque minute de leur vie est consignée sur Google Calendar, comme s’ils ne pouvaient pas se brosser les dents sans le noter dans leur agenda.” Kyra, pour sa part, utilise Google Calendar pour les événements des clubs étudiants et des sororités, mais c’est à peu près tout.
À la fin de son cursus au Williams College, l’anecdote d’Elijah Diallo avait fait le tour du campus, et il s’est même retrouvé à recevoir une invitation identique, avec la même proposition en titre : “On couche ensemble ?”
A posteriori, il décrit sa réponse initiale comme la pire réponse possible : sa vie amoureuse était au plus bas à ce moment-là. Il avait donc cliqué sur “peut-être”. “C’était méchant”, reconnaît-il. Pris de remords, il avait envoyé un SMS à l’étudiante pour lui donner une explication, se souvient-il. “J’ai décliné l’invitation, mais je lui ai dit que l’idée était géniale et que je la respectais beaucoup.”
Source:
www.courrierinternational.com




