Que le film ait obtenu un visa de distribution en Russie est déjà un succès en soi, écrit la critique de cinéma Irina Karpova dans Novaïa Gazeta Europe. La journaliste, qui a pu voir le film à l’occasion d’une projection à Berlin, y voit “un coup de chance unique pour le cinéma d’auteur russe contemporain”.
À l’affiche en Russie depuis le 19 mars (aucune sortie en France n’est prévue pour le moment), Scenes of Friendly Ties (Kartiny druzheskikh svyazey, en version originale) est le premier long-métrage de l’actrice Sonia Raïzman. Il avait été présenté en avant-première en octobre dernier, au festival Mayak, à Guelendjik, ville côtière de la mer Noire. Il y avait obtenu deux récompenses, dont celle de la meilleure réalisation.
Le film suit un groupe de trentenaires diplômés du Gitis, la prestigieuse académie de théâtre de Moscou. L’un joint les deux bouts en travaillant comme coursier, l’autre s’emploie à contourner la censure en retirant les passages licencieux de son adaptation des Aventures de Cipollino, un roman de littérature jeunesse qui était très populaire dans l’ancienne Union soviétique (URSS). Tous se réunissent pour faire leurs adieux à un membre de la bande, qui quitte la Russie. “On ne saura pas où exactement part le personnage, mais on devine clairement pourquoi”, écrit le magazine culturel Zima.
Car l’histoire se déroule de nos jours : “C’est avant tout un film sur le Moscou de ces dernières années – le Moscou des années de guerre [contre l’Ukraine] –, ce qui le distingue de ces nombreux autres longs-métrages sur des milléniaux qui n’ont pas complètement grandi”, observe cette publication russophone établie à Londres, où des projections spéciales sont organisées jeudi 7 et vendredi 8 mai.
“En Russie, le film fait parler de lui : pour un projet confidentiel à petit budget, l’intérêt du public se révèle surprenant”, fait savoir Zima, qui y voit “le film le plus fin sur le Moscou contemporain”, qui “raconte bien plus que la simple instabilité et la précarité inhérentes au métier d’acteur”. Le magazine poursuit :
“Les protagonistes, trentenaires, représentent toute une génération qui, pour des raisons évidentes, n’a pas eu la chance de vivre pleinement une jeunesse heureuse et n’a pas réussi à s’établir dans une vie stable d’adulte.”
Les souvenirs de Macha, le personnage féminin du groupe, constituent les uniques – et rares – séquences en couleur, “qui contrastent fortement avec la réalité en noir et blanc”.
Repli sur soi
Kommersant, l’un des principaux quotidiens de Russie, a trouvé le film brouillon mais reconnaît un mérite à la réalisatrice : “Le fait qu’elle soit la première à avoir porté à l’écran le spleen de la nouvelle génération fait déjà de Scenes of Friendly Ties un événement.” En outre, “qu’un film évoquant l’émigration et tournant en dérision l’autocensure soit sorti en salle constitue un double événement”.
Selon le magazine culturel Snob, “Sonia Raïzman a accompli un miracle : elle est parvenue à mettre de l’ordre dans le tumulte de ces dernières années et à trouver un langage cinématographique adapté à son propos”. Dans Scenes of Friendly Ties, “chacun est malheureux à sa manière, mais tous sont liés par un même sentiment d’anxiété : personne ne peut parler ouvertement de ses sentiments et de ses tourments”.
La presse voit des similitudes avec le cinéma de Marlen Khoutsiev [1925-2019], indissociable du “dégel”, cette période ayant suivi la mort de Joseph Staline, en 1953. Il est en effet question dans Scenes of Friendly Ties, comme dans les années 1960, de jeunes gens cherchant leurs marques dans un Moscou en noir et blanc. Mais, selon Snob, le film est en réalité plus proche de l’URSS de Leonid Brejnev, au pouvoir de 1964 à 1982 – une période que les Russes surnomment zastoï, “stagnation”, caractérisée par “une conscience silencieuse de la crise sociale, un repli sur soi dans une tentative de fermer les yeux pour ne rien voir autour”.
Dans Scenes of Friendly Ties, on se détourne aussi de la réalité en adaptant des contes, une démarche qui prévalait en URSS, écrit Zima.
“Le désir de dépeindre un monde abstrait et magique plutôt qu’une réalité austère imprègne désormais tous les domaines artistiques [en Russie].”
“Que se passera-t-il ?”
Pour le site It’s My City, un média de l’Oural, le film “n’est en rien comparable aux productions habituelles de l’industrie cinématographique russe de ces dernières années : il ne met pas en scène de grands acteurs (à l’exception du toujours brillant Alexandre Pal), ne présente pas une vision formatée de la Russie et n’a pas de morale sirupeuse”. Mais ce média régional doute que le film trouve un large public :
“Raïzman filme ses amis, dont les habitudes moscovites et les déconvenues artistiques sont si étrangères à la majorité des Russes que les personnages provoquent de l’incompréhension, si ce n’est de l’irritation.”
Le média en exil Meduza le concède, le film s’adresse à une toussovka particulière, selon le terme utilisé pour désigner un cercle communautaire créé autour d’intérêts communs : le monde culturel moscovite. “Ceux qui appartiennent à ce milieu artistique comprendront les private jokes et se reconnaîtront.” Mais le long-métrage reste sans conteste “un film représentatif, grâce auquel on pourra se remémorer le milieu des années 2020 en Russie : puisqu’il est impossible de parler de ce qui se passe, on se tourne vers son monde intérieur, à la recherche de lumière”.
Le magazine Snob, qui a accueilli le film avec enthousiasme, va plus loin : selon lui, “l’œuvre de Sonia Raïzman pose une question terrifiante pour la Russie d’après 2022 : ‘Que se passera-t-il ensuite ?’ Les réalisateurs soviétiques avaient réussi à trouver leur voie et à comprendre quels sujets aborder dans des conditions tout aussi difficiles. Pour les contemporains, par contre, tout reste à faire.”
Source:
www.courrierinternational.com




