Science« Les premières présences humaines remontent à environ 1 million...

« Les premières présences humaines remontent à environ 1 million d’années, et elles n’avaient évidemment rien de "français" »

Les migrations occupent aujourd’hui une place centrale dans le débat public. Pourtant, à l’échelle de l’histoire humaine, elles ne constituent pas une anomalie mais une réalité ancienne et récurrente.

De la sortie d’Afrique des premiers humains aux déplacements plus récents de populations, les sociétés se sont construites à travers des mouvements, des rencontres et des mélanges. L’archéologie et les sciences associées permettent aujourd’hui de mieux comprendre ces dynamiques sur le temps long et de dépasser certaines idées reçues sur les origines des peuples et des nations.

Futura : Dans votre ouvrage Homo migrans. De la sortie d’Afrique au Grand Confinement vous montrez que les sociétés humaines se sont construites par le mouvement. Peut-on dire que la migration est la condition normale de l’humanité ?

Jean-Paul Demoule : Pendant une grande partie de l’histoire humaine, c’est effectivement la norme. Les sociétés étaient composées de chasseurs-cueilleurs qui devaient se déplacer en fonction des ressources et des variations climatiques. La mobilité était donc indispensable. La situation change progressivement avec l’invention de l’agriculture il y a environ 12 000 ans : la sédentarisation favorise une explosion démographique et l’apparition des premières villes.

La migration reste toutefois une réponse fréquente aux contraintes de survie. Historiquement, les populations se déplacent lorsque les ressources viennent à manquer ou que l’environnement devient difficile à vivre. On l’observe encore aujourd’hui avec le changement climatique, qui pousse certaines populations à quitter des territoires devenus trop chauds ou menacés par la montée des eaux. Mais cette mobilité coexiste avec une autre tendance, apparue avec l’agriculture et les villes : celle d’une immobilité croissante, liée à la sédentarisation des sociétés.

Futura : L’immobilité a-t-elle déjà constitué la norme dans l’histoire humaine ?

Jean-Paul Demoule : Elle apparaît très progressivement avec l’agriculture. À partir du moment où l’on cultive la terre, il faut rester sur place pour exploiter les champs, ce qui entraîne une sédentarisation durable. Cette sédentarité favorise ensuite une forte croissance démographique et conduit à l’émergence des premières villes, qui renforcent encore cette immobilité. Les sociétés urbaines doivent alors inventer de nouveaux outils d’organisation, comme l’écriture. Avec le temps, les moyens de communication se développent, de l’écriture à l’imprimerie, puis au télégraphe, au téléphone et aujourd’hui à Internet, permettant de communiquer à distance sans se déplacer. L’histoire des sociétés humaines oscille ainsi entre ces deux dynamiques : une mobilité héritée des sociétés anciennes et une immobilité croissante liée à l’organisation des sociétés urbaines.

Futura : Dans un autre ouvrage, Mais où sont passés les Indo-Européens ?, vous interrogez la notion même de peuple d’origine. Peut-on réellement dater la naissance d’un peuple ou d’une nation ?

Jean-Paul Demoule : Il est difficile de dater la naissance d’un peuple ou d’une nation, car il n’existe jamais de véritable point de départ. Comme pour l’espèce humaine elle-même, les populations se succèdent et se transforment au fil du temps : avant Homo sapiens, il y avait d’autres espèces humaines, et avant elles encore d’autres formes de primates. L’idée d’une origine unique est donc trompeuse. Les peuples se construisent progressivement, à travers des processus historiques complexes.

Futura : L’idée d’une origine stable ou d’une identité « pure » a-t-elle un fondement scientifique ?

Jean-Paul Demoule : Non, car les populations se mélangent très rapidement. Par exemple, les agriculteurs venus du Proche-Orient se sont mêlés aux populations déjà présentes en Europe. C’est le même phénomène pour les langues : elles évoluent constamment au contact des autres cultures. Il n’existe pas de langue complètement pure.

Futura : Que révèlent l’archéologie et l’ADN ancien sur le peuplement de la France et est-ce qu’on peut parler d’une continuité entre les populations anciennes et actuelles ?

Jean-Paul Demoule : Il existe bien sûr une continuité génétique : chacun de nous descend de parents qui eux-mêmes descendent d’autres parents, ce qui remonte très loin dans le temps. Mais lorsqu’on s’intéresse au peuplement du territoire français, la situation est beaucoup plus complexe. Les premières présences humaines remontent à environ un million d’années, bien avant l’apparition d’Homo sapiens, et ces populations n’avaient évidemment rien de « français ». Les cultures archéologiques identifiées par les chercheurs ne correspondent d’ailleurs pas aux frontières actuelles. Elles couvrent souvent des espaces bien plus vastes. À l’époque gauloise par exemple, la Gaule est divisée en plusieurs ensembles différents, et l’on retrouve des objets similaires dans une grande partie de l’Europe. L’archéologie montre ainsi que le territoire actuel de la France s’est construit progressivement, à travers des apports multiples, des Grecs de Marseille aux Romains, puis aux Francs.

Futura : Pourquoi les questions d’origine et de migrations suscitent-elles encore autant de tensions dans le débat public ?

Jean-Paul Demoule : Homo sapiens est une espèce profondément sociale, capable d’empathie et de coopération. Mais les groupes humains ont aussi tendance à se définir en opposition à d’autres groupes. Dans de nombreuses sociétés, la cohésion interne se construit parfois en désignant des ennemis ou des boucs émissaires. Cette méfiance envers l’étranger n’est pas nouvelle : en France, par exemple, des violences ont visé des travailleurs italiens à la fin du XIXᵉ siècle, puis des ouvriers belges ou polonais au début du XXᵉ siècle. Ces réactions se retrouvent régulièrement dans l’histoire. Le problème est que certains responsables politiques exploitent cette peur de l’étranger à des fins démagogiques.

Futura : Quel rôle l’archéologie peut-elle jouer pour éclairer ces débats contemporains ?

Jean-Paul Demoule : L’archéologie permet de prendre du recul. Elle montre que les migrations ont toujours existé et que les sociétés humaines se sont construites par des mélanges permanents. Comprendre cette histoire permet de sortir de certains mythes sur les origines.

Futura : Si vous deviez résumer en une ou deux phrases ce que l’archéologie nous apprend sur l’histoire des migrations humaines, que diriez-vous ?

Jean-Paul Demoule : L’archéologie nous aide à comprendre réellement le passé et à sortir des idées reçues. Nous avons besoin de vivre ensemble et de nous mélanger et cela fait partie de l’histoire humaine.


Source:

www.futura-sciences.com

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