L’araignée-crabe est un redoutable prédateur. Tapie au creux de la fleur, elle attend le passage d’un pollinisateur (abeille, bourdon, mouche, papillon…) sur lequel elle refermera ses pattes puissantes avant de le paralyser en lui injectant du venin. Le calvaire de la victime ne s’arrête pas là. Elle ne sera avalée qu’après une prédigestion opérée par des sucs digestifs que l’araignée-crabe crache sur sa proie.
S’il parvient à s’échapper de ce piège mortifère, l’heureux insecte pourra voler vers son nid pour se reposer. Un simple trou dans un mur, l’interstice d’une façade ou la soupente d’un abri de jardin peut par exemple héberger une colonie de bourdons : entre 40 et 400 individus qui se repaissent du nectar des fleurs alentour. Enfin, si la concurrence avec les autres pollinisateurs le permet !
À ce jeu, tous les coups sont permis, même le vol de nectar, une stratégie observée chez certaines abeilles sauvages, le bourdon ou les guêpes, qui consiste à percer le fond d’une fleur pour accéder plus vite au précieux suc. L’abeille domestique n’est pas en reste car, quoiqu’elle ne soit pas la plus efficace pour siphonner les corolles, elle bénéficie d’un avantage de taille : le nombre. Une ruche abrite plusieurs milliers d’individus. De quoi mettre une pression énorme à ses compétiteurs.
La marque odorante laissée par l’abeille sauvage, un signal pour ses congénères
Compétition, donc, mais aussi coopération. Certaines espèces partagent leurs bons plans et communiquent les informations importantes, en particulier les animaux eusociaux. Qu’il s’agisse de discuter des meilleurs spots pour se ravitailler ou de la localisation des prédateurs du coin, cette communication – cruciale – est souvent originale à nos yeux humains. À l’instar de la fameuse danse des abeilles, qui indique la position d’une source importante de nectar. Plus méconnue, la marque odorante que des abeilles sauvages laissent parfois sur les fleurs déjà visitées. Selon l’odeur, ce signal peut indiquer qu’il ne faut pas perdre son temps ici ou qu’on peut y revenir souvent.
Autres adeptes de la coopération : les fourmis. Parce qu’elles apprécient la consommation des résidus de miellat que produisent les pucerons en aspirant le suc des plantes, certaines espèces ont conclu un arrangement avec ces hémiptères. En contrepartie de l’accès au miellat, elles leur offrent refuge et protection contre les prédateurs. Les mauvaises langues diront que les fourmis « élèvent les pucerons », mais on peut aussi regarder le bénéfice mutuel de cette relation et y voir une simple amitié.
Dans le genre « amitié non conventionnelle », les anecdotes sont nombreuses. En 2023, des zoologues italiens ont documenté le partage d’un nid entre un couple de rouges-queues noirs (Phoenicurus ochruros) et un couple de rouges-queues à front blanc (Phoenicurus phoenicurus). Tous les petits étaient installés ensemble et bénéficiaient de quatre parents pour les surveiller et les nourrir. La vie en collectivité façon passereau, il fallait y penser.
En sous-sol aussi, il se passe des choses. Les prédateurs les plus redoutés y sont désormais les vers plats, ou plathelminthes terrestres, un groupe d’espèces invasives installées en France depuis 2010. « Chaque individu d’Obama nungara ingurgite plusieurs vers de terre par semaine, précise Jean-Lou Justine, zoologue émérite au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Sachant qu’un jardin moyen peut en abriter plusieurs, c’est dire la pression de prédation qu’ils exercent. »
L’autre plathelminthe terrestre très documenté en France est Caenoplana variegata. Il se repaît, quant à lui, d’arthropodes comme les cloportes, d’insectes, de mille-pattes et d’araignées, et ne craint qu’une menace : Obama nungara, ce qui fait de ce dernier un super-prédateur, notamment en Europe. Pour chasser, nulle vision exceptionnelle. Malgré les centaines d’yeux répartis le long de leur corps, ces deux espèces ne voient qu’à quelques millimètres de distance. « C’est l’odorat qui les guide », précise Jean Lou Justine. Obama nungara renifle ainsi les traces d’escargots ou de limaces pour les prendre en chasse.
Car le jardin est un paysage olfactif, et les odeurs des signaux cruciaux. « C’est le lieu d’une écologie chimique qui implique de nombreuses espèces, de plantes ou d’insectes notamment », précise Hélène Gautier, physiologiste végétale à l’Inrae. Les plantes ou les insectes émettent de nombreux composés volatils : autant de messages pour qui sait les sentir. Par exemple, grandes renifleuses du jardin, les mouches adorent le fumet de la décomposition. Elles en suivent la piste pour trouver de la nourriture prédigérée – les adultes se rassasient des liquides de décomposition – ou un nid parfait pour les larves, qui grandissent ainsi entourées de nutriments. Mais l’olfaction n’est pas qu’une affaire de ventre pour les insectes. Chez la drosophile, ou mouche du vinaigre, le mâle dépose ici ou là des petits tas de matières fécales pour donner rendez-vous à ses congénères et accroître ses chances de rencontrer une partenaire.
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Mouches, pucerons et nématodes tenus à distance par l’œillet d’Inde
Certains signaux franchissent aussi la barrière des espèces. L’œillet d’Inde (Tagetes patula) produit des fleurs jaunes, oranges ou rouges et du pyrethrum qui repousse et même tue les pucerons à haute dose. Pour cette raison, les jardiniers les plus avertis l’associent d’ailleurs souvent aux plants de tomate. Ses racines, elles aussi, sont odorantes et exsudent du thiophène qui repousse les vers, certaines mouches et même le liseron. Parfois, cette signalisation chimique est complexe. Le cyprès émet ainsi du β -pinene, que nous associons directement à une bonne odeur de pin, mais qui est répulsive pour bien des insectes. Sauf pour les coccinelles, qui se sont adaptées et sont désormais attirées par cette odeur.
De l’odorat à l’ouïe, changeons de sens, et écoutons. Le jardin est aussi un paysage sonore, le théâtre d’une compétition pour se faire entendre, entre individus d’une même espèce ou d’un même territoire. « Le plus souvent, entendre un autre animal va stimuler l’émetteur, un peu comme nous, dans un bar, qui poussons de plus en plus notre voix pour parler au-dessus des autres », illustre Jérôme Sueur, éco-acousticien et professeur au Muséum national d’histoire naturelle.
Un effet souvent observé avec les grillons. Le mâle stridule pour attirer et séduire les femelles, mais aussi pour marquer son territoire vis-à-vis des autres mâles et les intimider. Plus il y a de grillons, plus est élevé le volume sonore de leur communication.
Une note aiguë et répétée, l’irrésistible chant d’amour du crapaud musicien
Certains moments sont particulièrement bruyants, le matin notamment. Si le chant des oiseaux nous charme, il peut avoir une fonction beaucoup plus agressive. Les trilles du pinson des arbres ne sont pas faits pour séduire mais pour intimider les autres mâles. Le pouillot véloce, lui aussi, lance ses notes aiguës et répétitives pour annoncer : « ce territoire est à moi ! » ; mais il sait peut-être aussi que certaines femelles succombent au charme d’un grand propriétaire…. Question chant d’amour, ne négligeons pas le pouvoir des batraciens. L’alyte accoucheur, ou crapaud musicien, attire ses partenaires d’un son aigu et répété qui ressemble à une note de flûte.
L’humain, dont le spectre auditif est relativement restreint (de 20 à 20.000 Hz), n’a pas accès à l’ensemble des sons du jardin. « On se croit souvent dans un environnement silencieux alors qu’il est en réalité sonore, mais dans des fréquences que nous ne percevons pas », s’amuse Jérôme Sueur. Les sauterelles ou les chauves-souris s’expriment ainsi parfois au-delà des 20.000 Hz, en ultrasons. La decticelle des sables, une sauterelle du sud de la France, passe en haute fréquence pour son chant d’accouplement. Et ce paysage sonore ne se résume pas au monde vivant.
« C’est ce qu’on appelle la géophonie », précise le chercheur, littéralement les sons de la terre, c’est-à-dire issus des objets inanimés : le souffle du vent dans les feuilles, le martèlement de la pluie sur le sol, la subtile vibration des tiges en réponse à un mouvement animal. Il n’est pas non plus uniforme au sein du jardin. Une haie peut constituer un écran acoustique et ainsi morceler les sons dans l’espace. Pour expérimenter le paysage de son jardin, il faut le regarder, mais aussi l’écouter, de plusieurs positions et à plusieurs moments de la journée. « Plus la végétation sera variée et laissée ‘en liberté’, plus vous attirerez de biodiversité et plus votre jardin bruissera de sons… que vous entendrez ou non », conclut Jérôme Sueur.
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