Prendre soin des autres jusqu’à s’en rendre malade. Ce n’est pas un cliché, c’est une réalité statistique alarmante. Selon l’observatoire annuel de la Mutuelle nationale hospitalière (MNH), les blouses blanches sont en moins bonne santé que le reste des Français. 42 % des professionnels de santé déclarent avoir eu un problème médical ces trois derniers mois, contre seulement 26 % pour l’ensemble des actifs. Derrière ces pourcentages, il y a des vies qui basculent. Parmi elles, il y a celle de Magalie Milo. Cette médecin de 46 ans a longtemps cru qu’elle devait tenir coûte que coûte. Aujourd’hui, dans son livre « Mon burn-out en blouse blanche » (L’Archipel), elle libère une parole encore trop souvent étouffée par le poids de la vocation.
Originaire du Gard, formée à la faculté de Montpellier puis interne à Bordeaux, elle avait le parcours ordinaire d’un carabin. D’abord tentée par la recherche pour « tout savoir sur le fonctionnement du corps », elle choisit finalement le terrain avec la médecine générale. « Au contact des malades, j’ai senti que j’étais plus utile en étant proche des gens », confie-t-elle à 20 Minutes. Mais cette proximité a failli lui coûter sa vie.
« Je n’avais plus de pause »
En quelques années, la médecin est devenue la patiente et son enfer a un décor : le désert médical français. En 2011, après quelques années de remplacements, elle s’installe dans un cabinet pluridisciplinaire dans la Drôme. Pendant six ans, « tout se passe bien ». Mais la réalité finit par la rattraper. « On est passé de six médecins généralistes à trois. »
Le quotidien devient alors impossible. « Je suis passée de 20-25 patients par jour à 35-40. Sans compter les vingt appels quotidiens à gérer entre deux consultations. » Pour ne pas sacrifier la qualité des soins, Magalie sacrifie ce qu’elle a de plus précieux : son propre corps. « Je n’avais plus de pause. Je ne m’autorisais même plus à aller aux toilettes. Je mangeais un sandwich devant mon écran en tapant mes dossiers. Tout se décalait, je rentrais de plus en plus tard, j’étais épuisée. »
De l’eczéma aux troubles cognitifs
C’est tout le paradoxe du burn-out chez les soignants : savoir déceler les symptômes chez les autres mais ignorer les leurs. Alors, avant que l’esprit ne lâche, c’est le corps de Magalie qui a commencé à parler pour elle. « Les premiers symptômes étaient purement physiques. J’ai eu de l’eczéma sur les mains, puis j’enchaînais les bronchites et les gastros. J’étais toujours malade, ce qui ne m’était jamais arrivé avant », se souvient-elle. S’ajoutent à cela une irritabilité constante et un stress omniprésent.
Pensant qu’un changement de structure suffirait, elle tente de se réorienter vers la pédiatrie. Mais la pénurie médicale est malheureusement partout. « Il fallait remplacer les postes vacants, compenser l’absence d’une infirmière sur deux… La surcharge est revenue immédiatement. » Cette fois, le corps lâche complètement : douleurs digestives violentes, déclenchement d’une endométriose « rare à cet âge-là » et, enfin, des troubles cognitifs. « J’ai commencé à avoir des pertes de mémoire, des problèmes de concentration. C’est ça qui m’a fait m’arrêter. Pour mes patients aussi, car ça pouvait avoir des répercussions sur eux. »
« On apprend à ne pas nous écouter »
En 2019, alors, le Dr Milo est arrêtée par un de ses confrères. Ce ne sera pas pour quinze jours, mais pour quatre ans. Un parcours de « longue maladie » où elle découvre avec effroi les séquelles cérébrales de l’épuisement chronique. « Je ne pouvais pas me concentrer plus de 30 minutes par jour. Je ne pensais pas que le cerveau pouvait en arriver là. »
Cet état, elle l’explique, d’ailleurs, par une culture du sacrifice ancrée dès la première année de médecine. « On nous apprend à ne pas nous écouter, à tenir parce que le métier, c’est d’être là pour les autres. Beaucoup de médecins sont dans le déni de leur santé. Je pense que c’est compliqué de se dire qu’il faut prendre soin de nous aussi, même si les mentalités commencent à changer peu à peu. »
« La santé n’est pas rentable et ne peut pas l’être »
Depuis la publication de son témoignage en livre, les langues se délient. Des confrères lui écrivent, témoignent et avouent leur souffrance. « Certains commencent enfin à s’arrêter et d’autres ouvrent les yeux », se réjouit-elle. Magalie, elle, a repris sa vocation en 2023 à Montpellier, dans un centre de soins de suite et de réadaptation (SSR) pédiatrique. Mais à 60 %. « Je peux enfin prendre le temps, avoir des horaires structurés. Mais je garde des séquelles, je ne peux plus travailler autant qu’avant. »
Notre dossier sur les déserts médicaux
Le message qu’elle adresse aujourd’hui aux autorités est politique. Pour elle, diriger l’hôpital comme une entreprise est une grave erreur. « La santé n’est pas rentable et ne peut pas l’être. En surchargeant les médecins déjà peu nombreux, on va droit dans le mur : les médecins tombent malades, ils quittent le métier… Et donc, il y a encore moins de monde pour soigner. »
Source:
www.20minutes.fr




