La Révolution blanche du shah (réforme agraire, industrialisation, expansion universitaire…) avait créé une classe moyenne d’une ampleur sans précédent dans la région, avec un PIB par habitant comparable à ceux de certains pays d’Europe du Sud. L’armée iranienne était la mieux équipée du Moyen-Orient, les Etats-Unis voyant dans le shah leur «gendarme» du Golfe. Le détroit d’Ormuz, dont l’Iran contrôle la rive nord sur toute sa longueur, représentait déjà un levier géopolitique considérable. Les pays arabes du Golfe, eux, n’en étaient pas là : par exemple, les EAU n’accédèrent à l’indépendance qu’en 1971, et leurs populations, comptées en centaines de milliers d’habitants, vivaient quasi exclusivement de la rente pétrolière, sans aucun tissu industriel constitué.
Quel impact la révolution islamique a-t-elle eu ?
Cet événement a déclenché une cascade de chocs dont l’Iran ne se remettra jamais pleinement. Dès l’automne 1978, les grèves dans les champs pétroliers font chuter drastiquement la production, provoquant le deuxième choc pétrolier mondial. Les choix du nouveau régime marquent une rupture totale : nationalisation des banques et des industries, expulsion des techniciens étrangers, subventions énergétiques massives au détriment de tout investissement productif, politique nataliste qui dilue les revenus par habitant… La guerre contre l’Irak (1980-1988) fragilise les infrastructures pétrolières et mobilise des ressources colossales. Les sanctions américaines, déclenchées dès la prise d’otages en 1979 dans leur ambassade à Téhéran, coupent progressivement l’Iran des marchés financiers et technologiques internationaux.
Comment expliquer le développement des pétromonarchies pendant ce temps-là ?
La révolution iranienne et la guerre Iran-Irak ont constitué une fenêtre d’opportunité historique pour les monarchies du Golfe. La flambée des prix a généré des revenus colossaux que ces Etats, à faible population, ont recyclés dans une modernisation accélérée. Fonds souverains, investissements massifs dans les infrastructures, recours à une main-d’œuvre expatriée qui, aujourd’hui, représente 80 à 90% de la population active aux EAU et au Qatar : ces choix stratégiques ont permis de faire émerger, en deux décennies, des métropoles mondiales au milieu du désert.
La diversification économique est étendue dans les années 1990, après que la guerre du Golfe de 1990-1991 a révélé la vulnérabilité sécuritaire de ces Etats. Entre 2014 et 2016, la chute des prix du pétrole, qui ramène le baril de brut autour de 40 dollars, conforte ces efforts de diversification. Vision 2030 en Arabie saoudite et des plans similaires aux EAU et au Qatar visent à développer le tourisme, la finance, la technologie et les industries culturelles afin de réduire la dépendance aux hydrocarbures.
© Illustration Capital
Vu sa position stratégique à la sortie du golfe Persique, Ormuz est au coeur des tensions entre les Etats-Unis et l’Iran, qui peut aisément en bloquer le passage, voire imposer un péage aux navires.
La divergence d’évolution entre l’Iran et les pétromonarchies s’est-elle accentuée ces dernières années ?
Plusieurs séquences historiques sont décisives. En 1988, la fin de la guerre laisse l’Iran exsangue, tandis que les monarchies du Golfe émergent consolidées, ayant financé l’Irak pour contenir l’influence révolutionnaire iranienne. En 1995-1996, l’Iran and Libya Sanctions Act américain exclut de facto les grandes compagnies pétrolières internationales d’Iran, privant le pays de la technologie nécessaire à l’entretien de ses champs matures. Entre 2002 et 2015, les tensions autour du nucléaire débouchent sur des sanctions accrues, provoquant un affaissement du PIB iranien.
L’accord de Vienne de 2015 ouvre brièvement la perspective d’une réintégration dans l’économie mondiale, mais le retrait américain en 2018, sous l’impulsion de Donald Trump, referme brutalement cette fenêtre. Pendant ce temps, les accords d’Abraham de 2020 contribuent à intégrer davantage certaines monarchies du Golfe dans les circuits économiques et technologiques mondiaux. Aujourd’hui, l’écart de PIB par habitant entre l’Iran et les EAU ou le Qatar est d’un facteur trois à cinq, soit un renversement total par rapport à la situation des années 1970.
Dans cette histoire complexe, le détroit d’Ormuz a-t-il déjà fait l’objet d’une surenchère comme aujourd’hui ?
Depuis le premier choc pétrolier, le détroit d’Ormuz n’avait jamais été totalement bloqué. Par le passé, certaines tensions avaient toutefois été extrêmes : en 2012, la menace de fermer le détroit avait provoqué une flambée des prix et le déploiement de flottes militaires occidentales ; en 2019, des arraisonnements de tankers avaient conduit à une opération de sécurité maritime internationale. Mais le passage n’avait jamais été véritablement interrompu, avant 2026.
Ce détroit restera un point névralgique majeur, même si des dérivations partielles existent (l’oléoduc saoudien vers la mer Rouge ou le pipeline émirati vers Fujairah), insuffisantes, toutefois, pour absorber l’ensemble du flux. La géographie est implacable, de sorte qu’Ormuz demeurera longtemps le point de passage le plus stratégique de l’économie mondiale. C’est-à-dire, comme nous le comprenons actuellement, une réelle «menace atomique» de l’Iran, sur ses voisins et sur l’économie mondiale.

Patrice Geoffron dirige le Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières (CGEMP)
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Source:
www.capital.fr




