Avec sa nouvelle adaptation de Sa Majesté des mouches, Jack Thorne — créateur d’Adolescence — refuse de céder à la tentation de la violence masculine et fait le choix radical de la tendresse pour raconter ces enfants livrés à eux-mêmes sur une île.
Jack Thorne en sourit aujourd’hui : son tout premier exemplaire de Sa Majesté des mouches était techniquement volé.
Sa mère était professeure d’anglais remplaçante (« supply teacher », au Royaume-Uni) et un exemplaire scolaire du roman culte de William Golding — ces écoliers échoués sur une île qui perdent vite tout sens du bien et du mal — traînait sur une étagère à la maison. « Je dormais très mal quand j’étais enfant, alors je prenais des livres et les lisais toute la nuit », raconte Thorne à Rolling Stone. « Quand j’ai commencé celui-là, j’ai été happé. »
Cette obsession est devenue la toute première adaptation télévisée du roman, désormais disponible sur Netflix après une diffusion sur la BBC du 8 février au 1er mars dernier. Depuis sa parution en 1954, Sa Majesté des mouches s’est imposé comme l’un des romans les plus connus de la littérature britannique pour son exploration nuancée de la nature humaine. Lecture quasi obligatoire dans les classes d’anglais aux États-Unis, il suit un groupe de garçons rescapés qui tentent d’instaurer un ordre en attendant les secours, avant de basculer dans la violence et le chaos. Il y a Ralph (Winston Sawyers), élu chef ; Piggy (David McKenna), l’intellectuel responsable, garant de l’ordre ; Simon (Ike Talbut), la respiration comique ; et Jack (Lox Pratt), la voix souvent cruelle mais charismatique du chaos qui couve dans le groupe. L’histoire est saturée de symboles religieux, de colère enfantine et de conformisme corrupteur ; elle a inspiré aussi bien des adaptations directes — le film de 1963 — que des relectures ambitieuses comme Yellowjackets, sur Showtime. C’est désormais le tour de Thorne — mais le scénariste explique à Rolling Stone que la chose la plus moderne qu’il pouvait imaginer était une adaptation TV aussi fidèle que possible à l’œuvre originale de Golding.
« On vit une époque vraiment excitante pour la télévision, où l’on peut être très spécifique, très local, et où le public peut tirer de ces récits une portée mondiale », explique Thorne. « C’est une forme à part entière, dont le vocabulaire est étrange. Et si l’on s’engouffre dans cette étrangeté, des choses magnifiques en surgissent. »
De « Adolescence » à « Sa Majesté des mouches » : Jack Thorne change de focale
Avant Sa Majesté des mouches, Thorne avait co-créé la série phénomène Adolescence, mini-série couronnée d’un Emmy qui retraçait la radicalisation d’un adolescent par les contenus de la manosphère et son procès pour le meurtre d’une camarade de classe. Là où le public pouvait s’attendre à une nouvelle charge contre la masculinité, son Sa Majesté des mouches trouve sa singularité en redoublant, à l’inverse, la douceur du jeune âge.
« Quand j’étais gamin, je détestais Jack et je le voyais comme un personnage très manichéen. Je savais qui il était dans la cour de récré : ce type qui n’aurait pas hésité à me faire du mal. Quand j’ai lu le livre, je n’y ai vu qu’une figure en carton-pâte de la cruauté », confie Thorne. « Au fil de mes vingt, puis de mes trente ans, j’ai commencé à percevoir la tendresse avec laquelle Golding l’avait écrit. »
La nouvelle série démarre dans le chaos. Un groupe d’écoliers britanniques se trouve à bord d’un avion qui s’écrase sur une île tropicale. Aucun adulte ne survit. Les garçons mettent au point un plan pour préserver l’ordre : utiliser une conque pour convoquer les assemblées et signifier la prise de parole. Tu veux parler ? Tu prends la conque. Ils commencent par construire des abris, trouver de la nourriture et entretenir un feu de signalisation. Mais à mesure que les jours s’étirent, des factions se forment et le groupe sombre dans l’anarchie, la violence et la rage.
La mini-série consacre chacun de ses quatre épisodes à un garçon en particulier. Ralph, Piggy, Simon et Jack ont des instincts différents face à l’absence soudaine d’adultes. Mais Thorne précise que, si chacun incarne un archétype clair, il ne pense pas que la série soit seulement une parabole sur la nature humaine. Pour lui, c’est l’histoire d’un jeu d’imitation qui dérape.
« Sa Majesté des mouches parle de garçons en temps de guerre, façonnés par les idées de bravoure, de virilité, de rage et de haine. Une fois sur l’île, ils ne font que rejouer ces récits », dit Thorne. « Ils essaient d’agir comme des adultes et d’imaginer ce que feraient des adultes. Le problème, c’est que les adultes qu’ils ont côtoyés — ou qui ont brillé par leur absence — sont des adultes qui composent eux-mêmes avec leurs propres blessures. »
Tournage à Langkawi : 40 jeunes acteurs et un casting comme un terrain de jeu
La série a été tournée à Langkawi, en Malaisie, juste après la fin du tournage d’Adolescence en Angleterre — une proximité qui, selon Thorne, a rendu inévitable que les deux projets se répondent l’un à l’autre. Quarante jeunes acteurs étaient sur l’île, dont beaucoup avaient auditionné pour les quatre rôles principaux sans être retenus. Thorne souligne que la difficulté de faire travailler un groupe aussi large, en respectant les contraintes du tournage, a paradoxalement nourri le naturalisme de la série.
« Quand on a une grosse scène de groupe avec des adultes, ils jouent la scène quand on dit « action ». Avec un groupe d’enfants sur une plage, juste obtenir leur concentration sur la durée, c’est une autre histoire », raconte Thorne. « Il y a une scène magnifique dans le premier épisode où ces gamins jouent avec des escargots de mer sur la plage. [Le réalisateur] Marc [Munden] les a littéralement filmés en train de jouer, comme un documentaire. Ce n’est pas écrit. C’est ce qu’ils avaient envie de faire. »
Quand Adolescence est sortie en 2025, la série a alimenté pendant des mois la conversation autour du pouvoir radicalisant de la manosphère, cette sous-culture en ligne qui glorifie une rhétorique violente et déshumanisante envers les femmes. Le pas serait facile : exploiter Sa Majesté des mouches et son dispositif pour redoubler de cruauté, de violence et de sang. Mais Thorne explique que, si Adolescence et Sa Majesté des mouches traitent toutes deux du pouvoir d’influence, la nouvelle série cherche aussi à montrer combien ces garçons savent puiser, aussi facilement que dans la brutalité, dans la tendresse.
« L’une de mes scènes préférées, c’est Jack qui escalade [une falaise abrupte] pour récupérer un morceau de l’avion. Jack se paralyse, terrifié, et ne peut plus redescendre. Roger monte alors à sa rescousse et Maurice reste en bas, et tous les deux sont vraiment inquiets pour lui », décrit Thorne. « Ce sont des garçons capables d’actes monstrueux, mais à cet instant précis, c’est un amour silencieux. Ils n’en parlent pas. Ils sont juste là l’un pour l’autre. Et je trouve essentiel de montrer ces facettes de Maurice, Roger et Jack au moment même où on les voit danser sur le corps d’un autre garçon. »
En écrivant la version télévisée, Thorne a beaucoup pensé à son fils Elliot, dix ans, qu’il décrit comme une « boule d’amour compliquée ». Mais si la série est inspirée par des enfants et tournée avec eux, Thorne est convaincu qu’ils ne sont pas les seuls à pouvoir tirer des leçons de cette nouvelle version d’un classique vieux de soixante-dix ans.
« Golding a écrit ce livre à une époque d’extrémisme effroyable. Et, en tant que société, on voit aujourd’hui apparaître de réelles complications dans le monde, qui pourraient mener à des conséquences assez barbares », conclut Jack Thorne. « Les enfants sont notre miroir. Comment voulez-vous que la prochaine génération bâtisse un monde meilleur si ce qu’on lui apprend, c’est la haine ? »
Par CT Jones
Traduit par la rédaction.
Source:
www.rollingstone.fr




