Tribune de Philippe Liènard
La paix relève-t-elle de l’utopie, de la volonté concordante des hommes ou de celle de Dieu ? Cette question traverse l’Histoire humaine depuis ses origines. Elle interroge à la fois la religion, la philosophie, le droit, la politique et la nature même de l’homme.
Dieu ne saurait vouloir la guerre. Il ne faut pas confondre le concept supérieur et transcendantal du divin avec ce que certains intermédiaires, institutions ou pouvoirs en font. Dieu, dans sa plénitude, ne saurait induire que paix et harmonie. Les religions, dans leur essence, comportent les notions de pardon, de justice, de miséricorde et de paix.
La paix est un idéal, mais elle ne l’est pas pour tous. Certains font de la contrainte armée leur manière de dialoguer. Le devoir de l’homme est pourtant de tout faire pour vivre en paix, dans l’harmonie de ses diversités, pour autant que celles-ci ne deviennent pas liberticides.
La guerre, l’homme et le droit
Depuis de nombreux siècles, l’homme tente de multiplier les méthodes de résolution des différends internationaux : négociation, médiation, conciliation, bons offices, diplomatie secrète, puis mécanismes juridictionnels, institutionnels, informels, sociétaux ou culturels. Les peuples se sont fait la guerre à travers l’Histoire, mais ils ont aussi toujours cherché à l’éviter. Contradiction ou deux faces d’une même médaille ?
Avant l’émergence des structures étatiques centralisées, de nombreuses sociétés humaines avaient déjà développé des mécanismes de prévention et de résolution des conflits. Loin d’être dominées exclusivement par la violence ou l’anarchie, elles disposaient de systèmes normatifs complexes, fondés sur la coutume, la médiation, la réparation du tort et la restauration de l’équilibre social.
Ces normes coutumières constituaient un véritable droit non écrit, transmis oralement et appliqué par des autorités sociales reconnues. Le droit coutumier est devenu, au fil du temps, l’une des sources du droit international public, aux côtés des principes généraux du droit.
Depuis plusieurs siècles, l’usage de la force est progressivement devenu une exception. D’abord à travers la théorie de la « guerre juste », formulée par Cicéron puis reprise notamment par Augustin d’Hippone, ensuite à travers l’illégalité du recours à la force consacrée par la Société des Nations, puis par la Charte des Nations unies de 1945.
Dieu ne veut pas la guerre
Les grandes traditions religieuses prônent l’amour, la paix, le pardon, la justice et la protection des communautés. Pourtant, les nationalismes radicaux, les idéologies politiques et les intérêts géopolitiques ont souvent instrumentalisé les religions pour justifier la violence.
Cette instrumentalisation salit l’ADN spirituel des religions. Elle constitue une insulte à tout concept divin d’amour. Aucune religion, dans sa profondeur, ne devrait être utilisée comme un outil de conquête, de domination ou de destruction.
Dans le christianisme, la notion de « guerre sainte » a sacralisé, au Moyen Âge, la guerre dite juste dans une perspective religieuse. Dans l’islam, la guerre ne peut être légitime que comme dernier recours, dans un cadre défensif strict, soumis à des règles précises interdisant notamment la torture, les mutilations et les atteintes aux civils. Dans le judaïsme également, la guerre est perçue comme un mal, parfois admis lorsqu’il s’agit de rétablir la justice ou de défendre une communauté menacée.
Mais dans la pratique historique, les hommes ont souvent trahi ces principes. Ils ont invoqué Dieu pour servir des intérêts humains, politiques, territoriaux ou économiques. Or il n’existe pas de Dieu qui veuille la guerre. Prétendre le contraire relève de la manipulation et du mensonge intellectuel.
La philosophie face à la violence humaine
En philosophie, la guerre peut être comprise comme le déchaînement d’une violence naturelle à l’homme. Elle serait ce vers quoi les hommes faibles, incapables de dépasser leurs désaccords, se tournent le plus facilement. La violence donne l’illusion d’une solution immédiate, tandis que la paix exige un effort d’intelligence, de maîtrise de soi, de dialogue et de dépassement de l’ego.
Freud, dans sa réponse à Einstein sur la guerre, rappelle que les conflits d’intérêts entre les hommes sont souvent résolus par la violence. Hobbes, avant lui, avait théorisé l’état de nature comme une guerre de chacun contre chacun, que seule l’institution de l’État permettrait de dépasser.
Ainsi, l’homme apparaît comme un être tragique : capable du meilleur, mais toujours tenté par le pire ; capable de construire le droit, la culture et la paix, mais aussi de céder à la destruction, à la domination et à la guerre.
Une Histoire façonnée par les conflits
Depuis l’Antiquité, les guerres ont redessiné les cartes, détruit des peuples, fait naître des empires, diffusé des cultures, imposé des langues, des systèmes juridiques et des modèles politiques. Les guerres mésopotamiennes, égyptiennes, gréco-perses, les conquêtes d’Alexandre, les guerres puniques ou les guerres civiles romaines ont façonné durablement l’Europe, le Proche-Orient et l’Afrique du Nord.
Au Moyen Âge, l’effondrement de l’Empire romain, les invasions, l’expansion islamique, les croisades, les conquêtes mongoles, la guerre de Cent Ans, la Reconquista et l’expansion ottomane ont profondément transformé les sociétés, les frontières, les identités religieuses et les structures politiques.
À la Renaissance et durant les Temps modernes, les guerres de religion, les conflits dynastiques, les guerres coloniales, la guerre de Succession d’Espagne, la guerre de Sept Ans, les partages de la Pologne, les rivalités franco-britanniques, les guerres russo-turques et les guerres révolutionnaires ont ouvert une nouvelle ère de conflits idéologiques, territoriaux et impériaux.
Le XIXe siècle fut marqué par les guerres napoléoniennes, la guerre de Crimée, la guerre franco-prussienne, les guerres d’indépendance, les guerres de l’Opium, la conquête de l’Algérie, les guerres coloniales et le partage arbitraire de l’Afrique lors de la conférence de Berlin de 1885.
Le XXe siècle, quant à lui, a porté la guerre à un niveau de destruction jamais atteint : Première Guerre mondiale, Révolution russe, génocide arménien, montée des totalitarismes, Seconde Guerre mondiale, Shoah, bombardements massifs, Hiroshima, Nagasaki, guerre froide, conflits de décolonisation, guerres idéologiques et recompositions géopolitiques.
Au XXIe siècle, les guerres sont devenues plus asymétriques, plus intra-étatiques, plus hybrides. Terrorisme, cyberattaques, effondrement d’États, trafics d’armes, rivalités d’influence, conflits religieux instrumentalisés, guerres pour les ressources et menaces nucléaires composent désormais un paysage mondial instable.
La paix est-elle encore possible ?
Depuis la nuit des temps jusqu’à aujourd’hui, les hommes ont guerroyé. Ils se sont entretués, souvent au nom de Dieu, de la patrie, de l’honneur, de la sécurité, de la justice ou de la civilisation. Mais ces mots nobles ont trop souvent servi à masquer la peur, la faiblesse, la cupidité, l’orgueil ou la volonté de domination.
N’est-il pas temps d’envisager une autre société ? Ne peut-on imaginer des hommes capables de s’affranchir de leur charge agressive, négative et querelleuse ? Ne peut-on dépasser les clivages, les egos individuels, institutionnels, étatiques ou religieux ?
L’Histoire peut servir de référentiel. Elle montre les désastres de la guerre, mais elle montre aussi que l’homme est capable de reconstruire, de pardonner, de créer du droit, de fonder des institutions, de transmettre la mémoire et de chercher la paix.
Et au XXIIe siècle ? Peut-on espérer un monde meilleur, plus harmonieux, plus respectueux des différences, débarrassé de cette charge belliqueuse qui habite encore l’homme et son égotisme destructeur ?
Il appartient à chacun de trouver en soi la force mentale, l’énergie spirituelle, l’aide de Dieu pour ceux qui croient, et la volonté d’aimer l’autre pour ce qu’il est, sans chercher à le dominer, à le convaincre par la force ou à lui prendre ce qu’il possède.
L’homme est capable du meilleur. Aucun concept divin ne saurait le dissuader d’être bon, juste et pacifique. Dieu ne peut être assimilé qu’à la bonté, à l’amour et à la lumière. Cette lumière qui brille en chacun, qui éclaire les ténèbres et qui incite les hommes à s’aimer en paix.
Seul le faible s’exprime par la violence et l’agression. L’usage de la force n’est souvent qu’un aveu de peur, de faiblesse et de cupidité. La vraie grandeur de l’homme ne réside pas dans sa capacité à vaincre l’autre, mais dans sa capacité à se vaincre lui-même pour choisir la paix.




