« Une chambre au-dessus d’un magasin » (A Room Above a Shop), d’Anthony Shapland, traduit de l’anglais (Pays de Galles) par Romaric Vinet-Kammerer, éd. Philippe Rey, 176 p., 18 €, numérique 12 €.
D’abord le contact, un simple coup d’œil. Celui que le jeune B. porte sur M., héritier de la quincaillerie Jones, dans ce bar joyeusement bruyant à la veille de Noël. Entre deux pintes, « le commerçant est resté à l’écart. Sa barbe sombre mouchetée de bière, le regard détaché, puis un mouvement, une légère variation dans la posture. Ou un changement sur son visage. Peut-être uniquement une pause. Il paraissait triste. Non, pas triste, juste seul. B. a reconnu quelque chose, et sans crier gare il a trinqué avec lui. »
Un endroit, ensuite, où se retrouver. Carn Bugail. Le rocher du berger. « Cette colline est une carte lumineuse de [l’]enfance [de B.]. Un terrain de jeux pour bicross, une tanière, un endroit où se perdre, où disparaître avec ses frères et sa sœur. Ou loin d’eux. (…) Un endroit où être seul avec le sentiment de ne pas être comme les autres. » Une rencontre où l’attente partagée compte plus que les mots, rares, maladroits, quand le jeu social s’efface et qu’on « réapprend à être sauvage ».
Un refuge enfin pour deux hommes qui doivent dissimuler leur irrésistible attraction, bientôt leur attachement, finalement leur amour – ce lieu qui donne son titre au premier roman de l’artiste gallois Anthony Shapland, Une chambre au-dessus d’un magasin. C’est le deux-pièces situé à l’étage de la quincaillerie, ce commerce où chaque habitant du bourg gallois vient commenter la vie des autres – sans s’interroger sur ce qui se joue au-dessus. Parce que l’aîné propose un emploi au jeune homme qui rêvait d’ailleurs, l’appartement de M. devient celui de B.
Le mensonge comme seul salut
Mais la prudence et le non-dit sont de mise en cette fin des années 1980 où l’amour de deux hommes ne se dit pas, d’autant que le fléau qui semble viser la communauté gay aggrave la situation. Le mensonge comme seul salut, même précaire. « La vérité est là en parallèle, elle se faufile bien au-delà de leur vie au-dessus du magasin. Pour chacun d’eux elle s’accroche à chaque rencontre, chaque déviation, chaque omission depuis l’enfance. Ils ont toujours menti. Au grand jour, ils seraient couverts de honte. Couverts de honte dans la ville qui connaît leurs pères et leurs mères, leurs frères et sœurs et leurs animaux domestiques, et toutes les histoires, mensonges et faux pas qu’ils ont faits enfants, garçons, adultes. Cela signifierait partir. »
Il vous reste 29.44% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.
Source:
www.lemonde.fr




