« Penser la Bible au présent », de Shmuel Trigano, Les Provinciales, 510 p., 30 €.
Après tant de siècles, la Bible des Hébreux n’a-t-elle pas livré ses secrets ? Au terme d’innombrables lectures, commentaires et exégèses, on pourrait penser que tout a été dit – rien à découvrir, pas le moindre recoin à défricher. En fait, c’est l’inverse ! Nombre d’explorateurs du texte demeurent fort actifs, chacun prétend trouver du neuf, les élaborations continuent de se multiplier. Parmi les œuvres témoignant de cette effervescence persistante des paroles bibliques, le travail de Shmuel Trigano se signale par son ampleur et sa cohérence autant que par son souffle inspiré. Au fil d’un long itinéraire – ponctué d’une trentaine d’ouvrages et de nombreux colloques, séminaires et numéros de revue –, ce penseur singulier tire de sa fréquentation minutieuse du texte original une foule de leçons philosophiques, morales et politiques. Au risque d’ébranler quantité d’idées reçues, en débusquant de fréquents contresens.
Penser la Bible au présent rassemble des études publiées dans la revue Pardès durant un quart de siècle et doit se lire comme un sommaire détaillé des analyses développées par Shmuel Trigano au cours de son périple intellectuel et spirituel. Axe directeur : l’hébreu, dont la structure n’est pas celle du grec. Chacune de ces langues définit un espace spécifique du pensable et des outils pour l’arpenter. Les philosophes de la Grèce antique ont ainsi ouvert des chemins et forgé des catégories cruciales. Et les traités bibliques, pour leur part, indiquent des itinéraires tout autres. A condition de les discerner et de les expliquer.
C’est à ce travail que le penseur a consacré son existence, et la part la plus importante de son œuvre. Scrutant attentivement les fondements de l’hébreu biblique, ses racines signifiantes, sa syntaxe, ses structures, il n’a cessé d’en tirer des conséquences philosophiques et politiques aussi intéressantes que dérangeantes. Ces bouleversements de perspective concernent en premier lieu les paradoxes de la Création. Celle-ci suppose en effet une séparation, un retrait du divin, et son voilement au sein même du langage. Ce thème de la séparation se révèle vite crucial : « faire alliance » se dit en hébreu « casser alliance », parce que seuls des éléments distincts, donc séparés, peuvent s’allier.
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Source:
www.lemonde.fr




