Cette expédition sera composée de deux navires, La Boussole et L’Astrolabe, sous le commandement de Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse, reconnu à Versailles pour ses compétences maritimes et son humanisme. Chaque navire embarquera environ 110 membres d’équipage, principalement des militaires, accompagnés de scientifiques issus de diverses disciplines. Partis de Brest le 1er août 1785, les navires atteindront l’océan Pacifique en février 1786 pour une vaste exploration qui se conclura tragiquement par un naufrage, en mai ou juin 1788, sur l’île de Vanikoro, dans l’archipel des Salomon.
Pendant plus de deux siècles, le destin tragique de l’expédition Lapérouse a éclipsé l’importance véritable de ce voyage d’exploration. Heureusement, grâce au journal de bord, aux lettres et aux rapports envoyés en France chaque fois que cela était possible, nous avons aujourd’hui la possibilité de revivre le déroulement de cette aventure et d’exploiter les nombreuses données recueillies tout au long du voyage. En les associant aux vestiges extraits des épaves (objets ethnologiques, minéraux, coquillages, graines…), on peut dresser un inventaire des connaissances acquises durant près de trois ans de navigation.
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Une connaissance affinée de la cartographie mondiale
Les officiers de marine ont une formation scientifique, notamment en hydrographie et en astronomie, mais le roi veut aussi faire progresser la géographie, la botanique, la zoologie et l’anthropologie. Pour cela, les navires embarquent dix savants et artistes, un jardinier, un horloger et un interprète de russe. Jamais, avant cette expédition, on n’avait emmené une équipe scientifique aussi importante ; mais ils devront étudier, en un voyage, autant de mers et de côtes que l’explorateur britannique James Cook en trois tours du monde !
Les marins et les astronomes avaient pour mission d’affiner la cartographie du monde et l’objectif a été atteint. Ils ont découvert des îles inconnues (l’île Necker à Hawaii, l’île Moneron à l’ouest de Sakhaline, Sava’i, Manono et Apolima aux Samoa), rayé de la carte des îles fantômes (l’île Grande de La Roche dans l’Atlantique Sud ou Rica de Oro et Rica de Plata à l’est du Japon) et repéré des parages dangereux (basse des Frégates françaises, dans l’archipel hawaïen). Ils ont levé les plans des côtes, dessiné leur profil vu du large, nommés caps et baies et sondé les fonds pour en connaître la profondeur et la nature.
Grâce au travail des officiers et des astronomes qui ont combiné deux façons de calculer la longitude (par la méthode des « distances lunaires » et à l’aide des chronomètres de marine), les deux cartographes de l’expédition, l’ingénieur Sébastien Bernizet et l’officier François Michel Blondela, ont pu établir de nouvelles cartes plus précises. Bien que gêné, comme l’avait été James Cook, par des pluies et des brumes continuelles, Lapérouse est le premier à évoquer l’hypothèse – qui se révélera exacte – d’un dédale d’îles le long de la côte nord-ouest de l’Amérique. Toutefois, les plus grandes découvertes géographiques se situent en mer de Chine et dans la manche de Tartarie (entre la Sibérie orientale et l’île de Sakhaline), dont la plupart des côtes étaient inconnues des Européens. Il croit – avec raison – à l’insularité de Sakhaline (beaucoup plus longue au sud qu’on ne le croyait) et est le premier Européen à franchir le détroit qui porte aujourd’hui son nom, entre la pointe sud de Sakhaline et l’île de Hokkaido au Japon.
Répondant aux demandes de la Société de médecine, le chirurgien Claude Nicolas Rollin décrit l’aspect physique des indigènes (à l’île de Pâques, à Hawaii, à La Concepción et en Californie). Il les mesure, les interroge pour connaître leurs maladies et s’intéresse à leurs mœurs et à leurs coutumes. En Alaska, chez les Tlingits, au sud de Sakhaline chez les Aïnous, l’expédition réalise les toutes premières enquêtes anthropologiques menées sur ces populations, avec transcription des langues indigènes. Dans son récit, Lapérouse essaie d’apporter un témoignage honnête sur le comportement des peuples rencontrés, évitant tout jugement selon la morale européenne. Ces observations sont complétées par la collecte – par l’échange – d’objets indigènes (outils, ornements traditionnels…). S’il en reste peu aujourd’hui, les dessins de Gaspard Duché de Vancy qui nous sont parvenus restent un inestimable témoignage de ces premières rencontres entre des Européens et les peuples du Pacifique.
La curiosité des savants était encyclopédique et ils ont collecté et classé des dizaines d’espèces dont on ignorait jusqu’alors l’existence. L’activité la mieux connue est la botanique, car Jean Nicolas Collignon et Joseph Hughes Boissieu de La Martinière ont régulièrement envoyé à André Thouin, jardinier en chef au Jardin royal des plantes médicinales, des courriers qui ont heureusement été conservés, ainsi que des collections de graines. L’une d’elles, la verveine des sables, Abronia umbellata Lam., récoltée en Californie et envoyée à André Thouin, a fleuri au Jardin des Plantes en 1789 et figure aujourd’hui dans l’herbier de Jussieu au Muséum national d’histoire naturelle.
Comme les autres collections d’histoire naturelle, les herbiers de l’expédition ont disparu dans le naufrage mais il nous reste la description des plantes utiles et la manière de les préparer (farine, teinture, filasse, savon…). Quelques dessins d’histoire naturelle nous sont parvenus : une liane du Chili et trois oiseaux en Alaska et en Californie. Quand on voit la qualité et la précision de ces dessins, on mesure l’ampleur de la richesse qui a été perdue.
De l’observation des fonds marins à la découverte du géomagnétisme
En Alaska, des fossiles de coquilles Saint-Jacques (plutôt présentes dans les eaux chaudes ou tempérées), trouvés à plus de 800 mètres au-dessus du niveau de la mer, ont intrigué les savants qui se sont avoués incapables d’expliquer cette présence, à cette hauteur, sous cette latitude. Ce n’est qu’au 19e siècle, avec les travaux de Jean-Baptiste de Lamarck, de Charles Darwin et, plus tard, de la théorie de la tectonique des plaques, que l’on expliquera la formation et la localisation de ces fossiles.
De leur côté, les physiciens ont inlassablement réalisé des observations, des analyses et des mesures scientifiques in situ (au niveau de la mer, au sommet des volcans, lors du passage de l’équateur) sur l’eau de mer, les sols, l’air, l’aimant, l’électricité… Robert de Lamanon, sans doute le plus « savant » d’entre eux, a même effectué les premières études de l’intensité relative du champ magnétique terrestre.
Sensible aux équilibres du monde rural, Lapérouse a également constaté les effets néfastes que l’humain peut avoir sur son environnement (île de Pâques), mais aussi sa remarquable faculté d’adaptation : protection des plantations par des murets, épandage d’herbe ou de pierres pour conserver l’humidité… Il a aussi, avec beaucoup de clairvoyance, évalué le potentiel de développement des régions visitées et perçu notamment l’importance à venir de la Californie.
Fidèle aux instructions du roi, toujours avec bienveillance et sans jamais chercher à conquérir de nouvelles terres, Lapérouse a repoussé les frontières du monde connu et rendu les routes du Pacifique plus sûres. Et finalement, malgré une coexistence parfois difficile entre marins et savants, la plus grande mission d’exploration française du 18e siècle a fait progresser les connaissances dans bon nombre de disciplines.
À la pointe des savoirs
La plupart des savants de l’expédition Lapérouse emportent leurs instruments scientifiques personnels mais, s’ils en font la demande, rien ne leur est refusé et on achète aux constructeurs les plus réputés tout ce qui est à la pointe du progrès : sextants, octants, quarts de cercle français ou anglais et cinq chronomètres de marine construits par Ferdinand Berthoud, horloger-mécanicien du roi. L’Académie des sciences et l’Observatoire royal prêtent aussi des instruments.
Le Dépôt des cartes et plans de la Marine tout comme l’Académie de marine sont également mis à contribution. Et on dépense encore 3000 livres pour compléter la bibliothèque de bord avec des ouvrages scientifiques et techniques, des comptes rendus d’expéditions scientifiques et des récits de voyage, dont plusieurs relatant les voyages de James Cook, référence essentielle pour le comte de Lapérouse.
Le jardinier André Thouin demande qu’on achète pour le botaniste Jean Nicolas Collignon le Species Plantarum et le Genera Plantarum de Carl Von Linné, tandis que l’abbé Jean-André Mongez prend la collection complète du Journal de physique. Mais c’est le physicien Robert de Lamanon qui constitue la bibliothèque la plus importante et la plus éclectique : elle va de l’Ordre naturel des oursins du naturaliste prussien Jacob Theodor Klein à Robinson Crusoe de Daniel Defoe !
Par Bernard Jimenez. Historien, voyageur et photographe, il a notamment publié « L’expédition Lapérouse, une aventure humaine et scientifique autour du monde » (Glénat, 2022).
Source:
www.sciencesetavenir.fr




