Il arrive qu’une émotion difficile à avouer surgisse dans
certaines situations : une pointe de satisfaction face à
l’échec d’une autre personne. Une collègue qui n’obtient
pas la promotion espérée, une connaissance dont le projet échoue ou
quelqu’un qui semblait trop sûr de lui confronté à un revers… Dans
ces moments-là, un sentiment de soulagement peut
apparaître, parfois accompagné d’une pointe de culpabilité.
Pourtant, les psychologues tiennent à rappeler qu’une émotion
spontanée ne suffit pas à définir une personnalité. Ressentir ce
type de réaction ne
signifie pas forcément manquer d’empathie ou souhaiter le
malheur des autres.
L’échec des autres peut rassurer une estime de soi fragile
Cette sensation porte même un nom : la « schadenfreude », un
terme allemand qui désigne le plaisir ressenti face aux
difficultés ou aux échecs d’autrui. Contrairement à ce que
l’on pourrait penser, elle ne concerne pas uniquement les personnes
malveillantes. Elle fait partie du fonctionnement émotionnel humain
et apparaît dans certains contextes sociaux précis. « Éprouver
une certaine satisfaction face à l’échec d’autrui engendre souvent
un malaise et un sentiment de culpabilité », explique la
psychologue Leticia Martín Enjuto auprès du site Cuerpomente,
« et beaucoup pensent que cette réaction les rend
automatiquement égoïstes ou cruels. » Elle précise
pourtant qu’il s’agit plutôt d’« une réponse émotionnelle
humaine complexe qui se manifeste dans certains contextes sociaux
et émotionnels ».
La comparaison sociale serait au cœur de ce
mécanisme psychologique. Au quotidien, chacun évalue inconsciemment
sa propre réussite, ses compétences ou encore sa place dans un
groupe en observant les personnes qui l’entourent. Cette tendance
peut devenir particulièrement forte lorsqu’une personne semble
représenter un modèle, un concurrent ou quelqu’un à qui l’on se
compare régulièrement. « Nous avons tendance à évaluer nos
capacités, nos réussites et notre position par rapport à ceux qui
nous entourent », explique l’experte. « Lorsqu’une
personne que nous percevons comme plus accomplie connaît un échec,
la distance que nous ressentions par rapport à elle peut
temporairement diminuer, générant un sentiment de soulagement ou
d’équilibre émotionnel. » Le plaisir ressenti ne vient donc
pas nécessairement de la chute de l’autre, mais plutôt de
l’impression momentanée de se sentir moins en
difficulté.
Le besoin de justice caché derrière l’échec d’une autre
personne
Cette réaction peut aussi apparaître lorsque l’estime de
soi est fragilisée. Une personne qui doute de ses propres
capacités ou qui se sent constamment en comparaison avec son
entourage
peut percevoir l’échec d’un autre comme une forme de
réassurance. Le revers d’une personne admirée ou considérée comme
rivale rappelle alors qu’elle n’est pas parfaite, ce qui peut
temporairement réduire un sentiment d’infériorité. Leticia Martín
Enjuto explique que « lorsqu’une personne traverse des moments
d’insécurité ou sent que sa valeur personnelle est menacée , le
revers d’une personne qu’elle considère comme un rival peut agir
comme une sorte de compensation psychologique ». Ce
soulagement reste généralement bref, mais il
permet parfois de restaurer une image de soi mise à mal.
Les
psychologues soulignent également un autre déclencheur possible
: le sentiment de justice. Il arrive que l’échec
d’une personne soit perçu comme une conséquence logique après un
comportement jugé injuste. Quelqu’un qui aurait bénéficié d’un
avantage sans le mériter, qui se serait montré arrogant ou qui
aurait reçu une reconnaissance considérée comme imméritée peut
provoquer une réaction particulière lorsque son parcours connaît un
obstacle. « Souvent, le plaisir que l’on éprouve face à l’échec
d’autrui naît de notre conviction que quelqu’un a bénéficié
d’avantages injustes, agi avec arrogance ou reçu une
reconnaissance imméritée », partage la psychologue. « Dans
ces cas-là, l’échec peut être interprété comme un rétablissement de
l’équilibre, engendrant un sentiment subjectif de
satisfaction. » Cette perception reste toutefois liée à notre
propre interprétation des événements, qui peut parfois être
éloignée de la réalité.
Un plaisir face à l’échec qui devient
préoccupant seulement dans certains cas
L’intensité de cette émotion dépend aussi fortement du
lien que l’on entretient avec la personne
concernée. Plus celle-ci occupe une place importante dans notre
système de comparaison personnelle, plus son échec peut provoquer
une réaction émotionnelle marquée. « Plus la comparaison est
importante pour l’identité d’une personne, plus elle est
susceptible d’éprouver ce type de réaction émotionnelle »,
affirme Leticia Martín Enjuto. Cela ne signifie pas pour autant que
cette satisfaction efface toute compassion. Il est tout à fait
possible de ressentir un bref soulagement tout en
éprouvant de la tristesse pour l’autre, de la gêne ou même l’envie
de lui venir en aide. Les émotions humaines peuvent parfois être
contradictoires.
Le véritable signal d’alerte ne réside donc pas dans
l’apparition occasionnelle de cette sensation, mais dans sa
fréquence et son intensité. « L’intensité et la fréquence de
cette émotion » sont les éléments à observer, selon Leticia
Martín Enjuto. « Chez la plupart des gens, elle apparaît
occasionnellement et de façon fugace. Lorsqu’elle devient une
source constante de satisfaction ou un désir
récurrent de voir souffrir autrui, elle pourrait refléter des
conflits émotionnels plus profonds liés à l’estime
de soi, à l’insécurité ou à l’hostilité interpersonnelle »,
conclut-elle. Ressentir parfois une satisfaction face au revers de
quelqu’un ne fait donc pas de nous une mauvaise personne : cela
révèle surtout un mécanisme humain très courant, lié à notre
manière de nous situer parmi les autres.
Source:
www.grazia.fr






