La crise d’Ormuz l’a bien montré, les détroits jouent un rôle vital dans le commerce mondial. De Malacca à Béring, en passant par le Bosphore, L’Express vous invite à un voyage dans ces lieux emblématiques, où se joue l’avenir du monde.
> Retrouvez ici l’épisode 1 de notre série d’été, consacré au détroit de Taïwan
Sur la rive européenne du Bosphore, le soleil couchant embrase les minarets de la mosquée d’Ortaköy. Construite au XIXe siècle en pleine guerre de Crimée, quand Français et Britanniques combattaient aux côtés des Ottomans contre l’expansion russe, elle semble littéralement flotter sur les eaux. Alors que résonne l’appel à la prière du soir, les touristes – principalement Américains, Russes, pays du Golfe, Caucase – s’installent aux terrasses des cafés environnants dans ce quartier bohème de la mégapole turque, où les loyers des appartements avec vue sur le détroit ont triplé ces dernières années. En cause : une hyperinflation – à 32,1 % sur l’année – et une monnaie en pleine dépréciation, dont le pays n’arrive pas à se dépêtrer.
Ali, Iranien en vacances, déguste une kumpir, ces fameuses pommes de terre farcies, dont les effluves l’éloignent un peu de son quotidien percuté par 40 jours de guerre, de l’autre côté de la frontière turque : « Cet endroit est magnifique. Cela fait du bien de souffler car chez nous, c’est le chaos ».
Scindant littéralement la ville et ses sept collines en deux, le détroit du Bosphore est devenu incontournable pour ceux qui veulent s’imprégner de l’art de vivre turc. Sur ses berges, les chats errants viennent chaparder des poissons frais aux pêcheurs, tandis que, au large, tankers du monde entier, bateaux de croisière et yachts tape-à-l’œil de la jeunesse dorée stambouliote se croisent sur ce mince ruban maritime, large de 700 mètres et long de 30 kilomètres. En apparence, un paisible lieu de divagation, qui a inspiré nombre d’écrivains, de Pierre Loti à Metin Arditi. Les flâneurs en oublieraient presque que les détroits du Bosphore et des Dardanelles, plus au sud, forment, depuis des siècles, un double verrou stratégique redoutable pour contenir les ambitions russes de la mer Noire vers les eaux chaudes de la Méditerranée. Les nombreux épisodes militaires qui en découlent ont façonné une partie de l’identité turque. Comme en 1915, lorsque Winston Churchill tente d’ouvrir la route vers Constantinople – l’ancien nom d’Istanbul sous l’Empire ottoman – et la mer Noire par le détroit des Dardanelles. L’Anglais, alors Premier lord de l’Amirauté, y subit une déroute historique qui restera dans les annales de tous les officiers de marine. C’est lors de cette bataille mythique que le jeune officier Mustafa Kemal, futur Atatürk et premier président de la Turquie moderne, se fait connaître et contribue à façonner sa légende. Entre le XVIIe et la Première Guerre mondiale, tsars russes et sultans turcs vont s’affronter à au moins onze reprises, rappelle Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie – Moyen Orient dans une note de l’Institut français des relations internationales. Après une relative détente, cette animosité reprend de la vigueur lors de la Guerre froide où la Turquie, qui entre dans l’Otan en 1952, devient un poste avancé face à l’Union soviétique.
« L’équivalent de l’aéroport JFK »
L’histoire mouvementée de son pays avec son voisinage n’a aucun secret pour Yörük Isik. Ce politologue et fin expert maritime, qui a toujours son téléobjectif accroché autour du cou, passe tous les jours des heures à scruter le gigantesque pont Fatih Sultan Mehmet, construit en 1988 et censé fluidifier le trafic tentaculaire d’Istanbul. Il tient méticuleusement à jour son compte X (« Bosphorus Observer ») suivi par près de 50 000 abonnés, où il publie des photos des bateaux qui pénètrent dans le chenal. « Le Bosphore est l’équivalent de l’aéroport John F. Kennedy, à New York, pour le transport maritime. Une sorte d’Assemblée générale des Nations unies sur l’eau ! On peut voir des navires immatriculés en Guinée équatoriale, au Mozambique ou du royaume d’Eswatini, l’ex-Swaziland », s’enthousiasme cet intarissable passionné des mers qui ne s’interrompt que pour immortaliser sur son appareil la présence d’un tanker russe. « Prendre une photo me permet de garder un œil sur eux… », avoue ce Stambouliote pour qui « la guerre d’agression en Ukraine a été un véritable choc ».
Le Bosphore, qui débouche sur la mer Noire où se situe le littoral turc le plus étendu sur près de 1 600 kilomètres, n’est géographiquement pas très éloigné des combats. Dès le 28 février 2022, soit quatre jours après le début du conflit, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan, qui a toujours affirmé son soutien à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, bloque l’entrée des détroits aux navires de guerre sur la base d’un texte fondateur du droit maritime : la Convention de Montreux de 1936. Celle-ci garantit explicitement « la liberté de passage » dans les détroits du Bosphore et des Dardanelles tout en préservant « la sécurité de la Turquie et des États riverains en mer Noire ». Au cœur des deux goulets d’étranglement qui ont été le théâtre de nombreux accidents, seuls circulent actuellement les navires de commerce et ceux de la marine turque. A commencer par le TCG Anadolu, son fleuron. Premier porte-drones au monde, il embarque notamment les fameux Bayraktar, qui ont fait fureur au sein de l’état-major ukrainien contre les blindés russes. Si depuis le début du conflit, Ankara a joué les équilibristes entre les deux belligérants, cette décision de fermer les deux corridors maritimes a, de facto, fait pencher la balance en faveur de Kiev. « Elle a servi davantage les intérêts ukrainiens et occidentaux tandis que Moscou a vu son influence maritime limitée. Mais la Russie ne pousse pas non plus très fort pour la réouverture, car elle sait que cela permettrait un renforcement naval occidental aux côtés de l’Ukraine », analyse Alper Coşkun, ex-ambassadeur turc et chercheur principal à la Fondation Carnegie. Cet équilibre fragile, mais qui semble pour l’instant convenir à l’ensemble des acteurs, n’efface pas la réalité du terrain : en mer Noire, le rapport de force a clairement basculé en faveur de l’Ukraine. A tel point que Volodymyr Zelensky a affirmé le 4 juillet que la Russie a « perdu la mer Noire », une prouesse que « beaucoup pensaient impossible ».
Depuis plusieurs mois, les attaques répétées de drones et de missiles contre la flotte russe, les raffineries, les ports, et stations balnéaires de la région – de Novorossisk à Anapa, en passant par Tuapse – ainsi qu’en Crimée occupée se multiplient. Frappé par Kiev dans la nuit du 20 au 21 juin, le port de Kertch, dont le ferry reliait la Crimée à la Russie, a été mis hors service. « Les Tatars de Crimée sont l’un des plus anciens peuples turcophones de son espace transnational, ce qui explique qu’Ankara soit extrêmement mécontente de cette occupation », détaille Bahadir Kaleagasi, président de l’institut Bosphore. Grâce à ses victoires militaires dans la zone, l’Ukraine a aussi pu rouvrir, au départ du port d’Odessa, un corridor maritime longeant les côtes occidentales de la mer Noire jusqu’aux détroits turcs, pour continuer à exporter ses produits agricoles. Une soupape pour Kiev que Moscou a tenté d’empêcher par tous les moyens. Et les résultats dépassent les attentes : en 2025, près de 38 millions de tonnes de céréales ukrainiennes ont rejoint les marchés mondiaux par la mer. De quoi combler, au moins en partie, le vide laissé par l’abandon de l’accord céréalier conclu en 2022 par l’ONU et la Turquie – dont la Russie s’est unilatéralement retirée l’année suivante. « Sans les détroits, l’Ukraine serait réduite à un « Etat-croupion » géographiquement enclavé, une simple zone tampon entre l’Otan et l’UE d’un côté, la Russie de l’autre », rappelle le géopolitologue Jean-Sylvestre Mongrenier, auteur du livre Le Monde vu d’Istanbul – Géopolitique de la Turquie et du monde altaïque (PUF, 2023).
Tout en maintenant son soutien à l’Ukraine, Ankara continue de commercer avec la Russie : gaz naturel, nucléaire – la centrale d’Akkuyu inaugurée en 2023 a été construite en partenariat avec Rosatom -, produits agricoles… Si les exportations vers la Russie sont passées de 5,7 milliards de dollars en 2021 à 10,9 milliards en 2023, elles ont, ensuite, progressivement ralenti sous l’effet des sanctions occidentales contre Moscou auxquelles la Turquie a refusé de se joindre. Ankara s’est toutefois efforcé de se tenir éloigné des tentatives russes de contournements des sanctions afin de ne pas franchir les lignes rouges fixées par ses partenaires de l’Otan. Le retrait des banques turques du système de paiement russe « Mir » fin 2022 en est un exemple révélateur. « Pour schématiser, les Turcs ont toujours besoin du blé ukrainien pour manger, mais aussi du pétrole russe dans leurs voitures », détaille Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime. Dans les détroits turcs continuent donc de circuler les tankers de la « flotte fantôme » russe, enregistrés sous des pavillons de complaisance, que Kiev tente de neutraliser. Encore dans la nuit du 6 au 7 juillet, au cœur de la mer d’Azov, une brigade de drones des forces ukrainiennes a attaqué dix navires liés à la Russie. Un moyen pour Kiev de tarir la machine de guerre russe.
Le projet « Kanal Istanbul »
Dans l’imaginaire turc, le détroit n’a cessé d’exercer une fascination sur tous les pouvoirs successifs. A tel point qu’Erdogan a lancé depuis 2011 un projet pharaonique de construction d’un nouveau chenal (« Kanal Istanbul »), à l’ouest du Bosphore, reliant la mer Noire à celle de Marmara. D’un coût estimé à 11 milliards de dollars, ce canal, long de 50 kilomètres et large d’environ 150 mètres, permettrait d’alléger l’intense trafic du Bosphore, mais surtout de contourner la Convention de Montreux en instaurant une taxe. S’est greffé sur ce chantier un immense projet urbain avec résidences de luxe, centres financiers et ports de plaisance. L’opposition et le maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu – figure de l’opposition à Erdogan, arrêté en mars 2026 – sont montés au créneau face à ce qu’ils considèrent comme un désastre écologique annoncé et un moyen pour certaines personnalités proches du gouvernement de faire de la spéculation immobilière.
Si le projet est encore loin d’être abouti, ce serait pour la Russie un véritable cauchemar géostratégique, ouvrant aux membres de l’Otan une nouvelle porte d’entrée en mer Noire. En marge du sommet de l’Alliance atlantique qui vient de se clôturer à Ankara, la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie viennent de signer un accord de coopération élargie en mer Noire afin de protéger des mines leurs réseaux vitaux en mer. Au risque de déclencher une nouvelle crise avec la Russie ? En 1946, Staline, qui avait exigé l’installation de bases soviétiques dans le Bosphore, avait provoqué l’intervention du cuirassé américain USS Missouri dans la zone. Quelques années plus tard, la Turquie entrait dans l’Otan. Elle en est aujourd’hui le deuxième contingent le plus puissant.
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