À deux semaines des élections législatives marocaines du 23 septembre 2026, le mouvement islamiste Al Adl wal Ihsane, connu en français sous le nom de Justice et Bienfaisance, a annoncé qu’il boycottera le scrutin et appelé les citoyens marocains à faire de même. Cette décision, annoncée à la veille de l’ouverture de la campagne électorale, remet au centre du débat une question fondamentale : celle de la confiance des Marocains dans les institutions, dans les élections et dans la capacité du vote à provoquer un changement politique réel.
Le mouvement islamiste a annoncé sa position le 9 septembre 2026. Dans son communiqué, Justice et Bienfaisance estime que les élections organisées au Maroc depuis plusieurs décennies n’ont pas permis, selon lui, d’ouvrir la voie à davantage de démocratie, de liberté et de justice. Le mouvement considère également que les institutions élues ne disposent pas du véritable pouvoir de décision politique et que les élections ne débouchent pas sur une alternance effective du pouvoir. Justice et Bienfaisance ne se contente donc pas de rester à l’écart du scrutin : elle appelle les citoyens à le boycotter. Le site officiel d’Al Adl wal Ihsane présente depuis longtemps cette non-participation électorale comme une position politique et non comme un désintérêt pour les affaires publiques.
Un mouvement islamiste historique qui reste en dehors du jeu électoral
Justice et Bienfaisance occupe une place particulière dans l’histoire politique contemporaine du Maroc. Contrairement au Parti de la justice et du développement (PJD), qui a accepté le cadre institutionnel, participé aux élections et dirigé le gouvernement, Al Adl wal Ihsane a privilégié une stratégie d’opposition extérieure au système électoral. Cette différence est essentielle pour comprendre la portée de son appel au boycott.
Le mouvement est indissociable de son fondateur, le cheikh Abdessalam Yassine. Prédicateur et penseur religieux marocain, celui-ci a développé une doctrine associant réforme spirituelle, engagement social et contestation politique. Son opposition au pouvoir s’est notamment manifestée dès 1974 lorsqu’il adressa au roi Hassan II sa célèbre lettre Al-Islam aw Attoufane — « L’Islam ou le déluge » — dans laquelle il interpellait directement le souverain.
Au fil des décennies, Justice et Bienfaisance s’est constituée en un vaste mouvement religieux, social et militant sans intégrer le Parlement. Une analyse du Carnegie Endowment for International Peace consacrée aux institutions islamiques et aux mouvements religieux dans le monde arabe souligne l’importance de Justice et Bienfaisance dans le paysage islamiste marocain et sa capacité de mobilisation en dehors des institutions politiques traditionnelles.
Le boycott des élections comme véritable stratégie politique
Le boycott annoncé pour les élections législatives de septembre 2026 ne constitue pas une décision improvisée. Il s’inscrit dans une doctrine politique ancienne. Pour Justice et Bienfaisance, le problème ne réside pas simplement dans la qualité des candidats, les programmes des partis ou les résultats d’une élection particulière. Le mouvement remet en question la capacité du système électoral actuel à produire une véritable alternance politique.
Dans son argumentaire, Justice et Bienfaisance considère que participer aux élections reviendrait à donner une légitimité à des institutions dont les compétences demeurent, selon elle, insuffisantes. Le boycott est donc présenté comme un acte politique : ne pas voter deviendrait une manière de contester le fonctionnement du système plutôt qu’une manifestation d’indifférence.
Cette question dépasse d’ailleurs le seul discours du mouvement islamiste. Dans son évaluation du Maroc, Freedom House souligne l’existence d’élections multipartites et rappelle que la Constitution de 2011 a transféré certaines compétences vers le gouvernement et le Parlement. L’organisation considère cependant que la monarchie conserve une position dominante dans le système politique marocain.
Quelle est réellement la force de Justice et Bienfaisance au Maroc ?
Le poids exact de Justice et Bienfaisance est particulièrement difficile à mesurer. Le mouvement ne participe pas aux élections et ne dispose donc d’aucun résultat électoral permettant de quantifier directement son audience. Les estimations publiées au fil des années sont extrêmement variables et évoquent tantôt des dizaines ou des centaines de milliers de militants et sympathisants, tantôt des chiffres beaucoup plus importants.
Des travaux du Washington Institute for Near East Policy ont notamment souligné cette difficulté à mesurer précisément l’importance numérique d’Al Adl wal Ihsane, tout en relevant sa capacité d’organisation et son implantation dans la société marocaine.
La véritable question politique n’est donc peut-être pas de savoir combien de Marocains sont officiellement membres de Justice et Bienfaisance. Elle consiste plutôt à déterminer combien de citoyens, sans appartenir au mouvement islamiste, partagent aujourd’hui son scepticisme vis-à-vis des élections et pourraient être sensibles à son appel au boycott.
15,8 millions d’électeurs inscrits, mais une jeunesse très faiblement représentée
Les élections législatives de 2026 se déroulent dans un contexte électoral particulièrement révélateur. Selon les données officielles publiées par le portail institutionnel Maroc.ma, le Royaume compte 15 801 162 électeurs inscrits sur les listes électorales générales arrêtées au 10 juillet 2026. Les hommes représentent 54 % des inscrits et les femmes 46 %.
La répartition par âge attire particulièrement l’attention. Les électeurs âgés de 60 ans et plus représentent 29 % des inscrits, tandis que les 18-24 ans ne constituent que 4 % du corps électoral. Ce déséquilibre générationnel pose une question majeure dans un pays où la jeunesse occupe une place centrale dans les débats concernant l’emploi, l’éducation, les services publics, le logement, le coût de la vie et les perspectives économiques.
L’appel au boycott de Justice et Bienfaisance intervient ainsi dans un contexte où la question de la participation dépasse largement le seul électorat islamiste. Le mouvement espère manifestement toucher une population beaucoup plus large : celle qui doute de l’efficacité du vote ou ne se reconnaît plus dans les partis politiques traditionnels.
Les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 sous pression
Les élections à la Chambre des représentants se dérouleront le mercredi 23 septembre 2026. La campagne électorale officielle est programmée du 10 au 22 septembre. Les autorités ont mis en place différentes dispositions concernant l’organisation du scrutin, le financement des campagnes, le contrôle électoral et l’observation des élections.
Le calendrier et les informations institutionnelles concernant le scrutin peuvent être consultés directement sur le portail officiel du Royaume du Maroc. Pour les autorités et les partis engagés dans la compétition, l’objectif est désormais de mobiliser les électeurs et de déterminer la future composition de la Chambre des représentants.
Mais la campagne doit désormais composer avec une bataille politique parallèle : celle de l’abstention. Pendant que les partis vont demander aux Marocains de se rendre aux urnes, Justice et Bienfaisance leur demande exactement l’inverse.
Le boycott islamiste peut-il peser sur les résultats ?
Justice et Bienfaisance ne remportera évidemment aucun siège puisqu’elle ne présente pas de candidats. Pourtant, elle pourrait peser fortement sur l’interprétation politique du scrutin. Tout dépendra notamment du taux de participation enregistré le 23 septembre.
Si la mobilisation électorale est importante, les autorités et les formations participantes pourront y voir une confirmation de l’attachement d’une partie importante de la population au processus électoral. Si l’abstention est élevée, Justice et Bienfaisance pourra au contraire tenter d’y voir une validation de son discours sur la défiance populaire et les limites du système politique.
Une distinction reste néanmoins essentielle : tous les abstentionnistes ne sont évidemment pas des sympathisants islamistes. Les raisons de ne pas voter peuvent être multiples : désintérêt politique, défiance envers les partis, difficultés personnelles, absence d’inscription, mécontentement économique ou conviction que le vote ne changera pas suffisamment la vie quotidienne.
C’est précisément sur cette zone de mécontentement que la stratégie de Justice et Bienfaisance prend tout son sens. Le mouvement cherche à transformer une abstention diffuse en message politique collectif.
Le précédent du PJD et les deux voies de l’islam politique marocain
L’histoire du Parti de la justice et du développement constitue un élément essentiel pour comprendre la stratégie de Justice et Bienfaisance. Le PJD a choisi la participation électorale et l’intégration institutionnelle. Après les élections de 2011, il a dirigé le gouvernement et incarné pendant une décennie la principale expérience d’un islamisme marocain intégré au système politique.
Justice et Bienfaisance a toujours choisi une trajectoire différente. Pour ses dirigeants, participer au gouvernement sans disposer d’une capacité suffisante pour transformer les structures du pouvoir ne répond pas au problème fondamental. Là où le PJD a voulu agir à l’intérieur des institutions, Al Adl wal Ihsane continue de contester les règles mêmes du jeu.
Cette opposition démontre également qu’il serait réducteur de parler d’un seul « islamisme marocain ». L’islam politique au Maroc rassemble des courants profondément différents : certains acceptent les élections et les institutions, tandis que d’autres privilégient l’opposition, la prédication religieuse, l’action sociale ou le boycott politique.
Une crise de confiance qui dépasse largement les islamistes
L’appel au boycott prend surtout toute sa dimension lorsqu’il est replacé dans un phénomène plus large : la méfiance d’une partie de la population envers les institutions et les organisations politiques traditionnelles.
La question qui traverse aujourd’hui le débat marocain est simple mais fondamentale : jusqu’où les élections permettent-elles réellement de modifier les grandes orientations politiques du Royaume ?
Pour les autorités et les partis participant au scrutin, la réponse passe par les institutions, les élections, le Parlement et la constitution d’une majorité politique. Pour Justice et Bienfaisance, cette mécanique institutionnelle demeure insuffisante tant que les élus ne disposent pas, selon le mouvement, de pouvoirs permettant une véritable alternance.
Le scrutin du 23 septembre devient ainsi l’affrontement de deux conceptions radicalement différentes de l’action politique : participer pour tenter de changer les institutions de l’intérieur ou boycotter pour contester leur fonctionnement.
Le 23 septembre, les absents compteront aussi
Les élections législatives marocaines de 2026 ne se résumeront donc pas au classement des partis ni au nombre de sièges remportés par chaque formation. Elles donneront également une indication importante sur le rapport que les Marocains entretiennent avec leurs institutions politiques.
Justice et Bienfaisance a choisi de faire du boycott son principal instrument politique. Le mouvement islamiste ne cherche pas à conquérir des sièges au Parlement : il cherche à convaincre qu’une partie de la société marocaine ne croit plus suffisamment au processus électoral pour y participer.
La campagne qui s’ouvre prend ainsi une dimension particulière. Les partis devront convaincre les citoyens de voter. Les islamistes de Justice et Bienfaisance leur demandent de rester en dehors des urnes.
Au soir du 23 septembre, les regards se porteront naturellement sur les vainqueurs et les perdants, sur la répartition des 395 sièges de la Chambre des représentants, sur les alliances et sur la future majorité parlementaire.
Mais derrière le résultat des partis, un autre chiffre sera scruté avec une attention considérable : celui de la participation. Car cette fois, Justice et Bienfaisance ne cherchera pas ses voix dans les urnes. Elle cherchera son influence dans le nombre de ceux qui auront décidé de ne pas y aller.






