Par Lahcen Isaac Hammouch
Depuis l’automne 2023, Gaza traverse la pire catastrophe humanitaire de son histoire moderne. Les bombardements, la destruction quasi totale des infrastructures, les déplacements forcés et la famine ont plongé plus de deux millions de Palestiniens dans une situation d’urgence permanente. Dans ce contexte où l’ONU, les grandes puissances et les acteurs régionaux peinent à imposer un cadre clair d’aide humanitaire, un pays s’est distingué par l’ampleur et la constance de son engagement : les Émirats arabes unis.
Loin des slogans ou des déclarations symboliques, Abou Dhabi a déployé un dispositif humanitaire massif, structuré, financé durablement et visible sur le terrain. Les chiffres attestent de cet engagement hors normes. Depuis le début du conflit, l’aide émiratie à Gaza atteint près de 1,5 milliard de dollars, comprenant des cargaisons d’aide alimentaire, médicale et logistique dépassant les 100 000 tonnes. À certaines périodes, les Émirats ont représenté plus de 40 % de l’aide totale déclarée à destination de Gaza. Ils se placent ainsi parmi les tout premiers donateurs au monde, parfois même le premier, devant plusieurs grands pays occidentaux.
Cet effort humanitaire s’est concentré autour d’un dispositif unique : l’opération Gallant Knight 3, mise sur pied dès novembre 2023. Il s’agit de l’une des plus grandes opérations humanitaires jamais menées par un pays de taille moyenne. Elle combine un pont aérien régulier vers Al Arish, un réseau de convois terrestres, des milliers de tonnes de médicaments et de denrées de première nécessité, et un suivi logistique continu assuré par les autorités émiraties. Les Émirats n’ont pas seulement envoyé de l’aide. Ils ont construit une véritable architecture humanitaire permettant à cette aide d’être traitée, acheminée, stockée et distribuée de manière efficace, malgré les contraintes imposées aux frontières.
L’un des aspects les plus spectaculaires et les plus concrets de cette stratégie humanitaire est l’aide médicale. Les Émirats ont installé à Gaza un hôpital de campagne entièrement équipé, avec une capacité d’environ 200 lits et une équipe médicale de plus de cent vingt personnes. Cet hôpital, opérationnel depuis décembre 2023, est l’un des seuls établissements médicaux étrangers à avoir fonctionné de manière continue dans la bande de Gaza durant les mois les plus violents. Il a accueilli plus de 48 000 patients, réalisé plus de 1 700 opérations chirurgicales complexes et permis de stabiliser des milliers de cas graves alors que le système de santé local était totalement effondré.
À cela s’ajoute un hôpital flottant installé au port d’Al Arish, en Égypte, pour accueillir les blessés et les malades ne pouvant être pris en charge à Gaza. Cet hôpital a permis de soigner près de 8 000 Palestiniens, avec des équipements et des spécialistes capables d’intervenir sur des pathologies lourdes que plus aucun établissement de Gaza ne pouvait traiter.
Les Émirats ont également épaulé des milliers de familles par l’organisation d’évacuation médicale de plusieurs centaines de patients, notamment des enfants et des personnes atteintes de maladies chroniques. Ces évacuations ont été coordonnées avec l’OMS et d’autres agences internationales, et constituent l’un des rares mécanismes opérationnels encore fonctionnels pour sortir les blessés les plus critiques du territoire assiégé.
Pour toucher les zones enclavées et inaccessibles, les Émirats ont aussi mis en place des largages aériens de nourriture et de médicaments. À l’été 2025, plus de soixante-dix opérations avaient été menées dans le cadre de l’initiative Birds of Goodness, en coopération avec la Jordanie, plusieurs pays européens et des partenaires asiatiques. Ces opérations ont permis d’atteindre des quartiers de Gaza totalement coupés du reste du monde et menacés par la faim. Elles ont constitué une bouée de sauvetage pour des dizaines de milliers de familles.
Au-delà de cette présence directe sur le terrain, les Émirats ont renforcé leur soutien à travers les instances internationales. Ils ont financé l’UNRWA, les appels humanitaires de l’OCHA, les programmes alimentaires d’urgence et les mécanismes de coordination de l’ONU. Chaque année, Abou Dhabi figure parmi les premiers contributeurs arabes aux agences en charge de la population palestinienne. L’aide émiratie n’est pas ponctuelle. Elle s’inscrit dans une politique structurée, assumée et continue.
Cet engagement massif n’est pas uniquement financier. Il se traduit par une mobilisation diplomatique visible. Les Émirats ont plaidé à l’ONU pour des cessez-le-feu humanitaires, soutenu les résolutions appelant à un accès plus rapide et plus massif de l’aide, et averti Israël que toute tentative d’annexion en Cisjordanie constituerait une ligne rouge. S’ils ont maintenu leur normalisation avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham, ils l’ont fait tout en adoptant une posture diplomatique active orientée vers la défense des droits humanitaires des Palestiniens et la promotion d’une solution politique durable.
L’action émiratie n’échappe pas aux critiques, notamment de la part de certaines opinions publiques arabes qui jugent incompatible l’aide humanitaire et le maintien de relations diplomatiques avec Israël. Pourtant, la réalité concrète sur le terrain est incontestable. Dans un contexte où de nombreux États ont privilégié des déclarations politiques minimales ou une aide symbolique, les Émirats ont choisi l’action. Une action lourde, coûteuse, logistique, médicale, humanitaire et diplomatique.
Leur engagement ne règle pas le conflit. Il ne remplace pas la nécessité d’une solution politique, ni les réformes indispensables pour garantir la reconstruction et la sécurité des Palestiniens. Mais il sauve des vies chaque jour. Il nourrit, soigne, protège. Il compense, autant que possible, l’effondrement total des services essentiels à Gaza. Il offre un espace d’humanité au milieu du chaos.
Dans cette tragédie d’une ampleur inédite, les Émirats arabes unis ont assumé un rôle que peu de pays ont accepté de porter. Leur aide apparaît aujourd’hui non seulement comme un soutien indispensable aux civils palestiniens, mais aussi comme un élément central de la diplomatie humanitaire moderne. Et tant que Gaza restera meurtrie, assiégée et fracturée, cet engagement demeurera l’un des piliers essentiels de la survie de sa population.




