Aziz Akhannouch n’est pas un novice en communication politique. Depuis son arrivée à la tête du gouvernement, il a toujours su manier les symboles, se poser en homme d’action, en entrepreneur moderne au service du royaume. Pourtant, trois ans après son installation, les critiques pleuvent. Le Maroc vit une inflation sociale, un sentiment d’injustice aigu, et une explosion du mécontentement, notamment chez les jeunes de la « Génération Z », pour qui la corruption et le népotisme sont devenus les emblèmes d’un système verrouillé. C’est dans ce contexte de tension sociale et politique que s’inscrit la mise en scène de sa rencontre avec Benalilou. Une opération de communication, plus qu’un tournant politique réel.
Car la réalité contredit le discours. Comment parler d’un “nouveau souffle” dans la lutte contre la corruption quand le gouvernement lui-même a retiré un texte fondamental : le projet de loi sur l’enrichissement illicite ? Ce texte, débattu depuis plusieurs années, visait à imposer aux responsables publics la justification de l’origine de leurs biens. Son retrait a été interprété comme un signal clair d’un pouvoir exécutif peu disposé à se soumettre à une transparence totale. De même, la majorité a bloqué la création d’une commission parlementaire d’enquête sur le scandale dit de la “Faraqchria”, dans lequel des acteurs liés au parti du Premier ministre ont bénéficié d’aides publiques pour l’élevage bovin sans que les prix de la viande ne baissent. Cette affaire symbolise le dysfonctionnement d’un système où la collusion entre politique et affaires mine toute tentative de régulation.
Plus grave encore, les soupçons de conflits d’intérêts se multiplient autour d’Akhannouch lui-même. Son empire économique, actif dans l’énergie, l’agroalimentaire et la distribution, continue de bénéficier de contrats publics et de politiques sectorielles favorables. Les critiques, y compris au sein de la majorité, évoquent un mélange des genres permanent entre les affaires de l’État et les affaires privées. Cette porosité entre le pouvoir économique et le pouvoir politique mine la crédibilité du discours de réforme. Comment croire à une lutte sincère contre la corruption quand celui qui la proclame incarne la concentration de richesses et d’influence la plus forte du pays ?
Le paradoxe du gouvernement Akhannouch tient précisément dans cette schizophrénie politique : afficher un discours de probité tout en gouvernant à travers un réseau d’intérêts croisés. À cela s’ajoute une méfiance profonde à l’égard des contre-pouvoirs. Les journalistes qui enquêtent sur la corruption sont poursuivis ou marginalisés, les associations civiles sont muselées par des lois restrictives, et plusieurs institutions de contrôle – comme le Conseil de la concurrence ou le Haut-commissariat au plan – ont été publiquement attaquées ou discréditées dès qu’elles ont émis des avis critiques. En affaiblissant les organes de régulation et de transparence, le gouvernement a renforcé la perception d’un pouvoir autoritaire et fermé.
Alors, pourquoi ce changement soudain de ton ? Pourquoi cette volonté de se réapproprier le thème de la bonne gouvernance ? Plusieurs hypothèses se superposent. D’abord, la montée spectaculaire des protestations sociales, menées par une jeunesse connectée, éduquée et désillusionnée. Cette génération, étrangère aux codes politiques traditionnels, n’a plus peur de dénoncer l’injustice ni de défier les symboles de l’establishment. Les manifestations récentes, parfois massives, ont directement ciblé Akhannouch, accusé d’incarner un système oligarchique insensible à la souffrance populaire. L’annonce du 21 octobre apparaît dès lors comme une réponse politique de crise, destinée à calmer la rue et à désamorcer la colère avant qu’elle ne se transforme en mouvement plus radical.
Ensuite, il est possible d’y voir un message destiné à la monarchie. Le discours royal de rentrée parlementaire a insisté sur la nécessité de moraliser la vie publique et de restaurer la confiance entre l’État et les citoyens. En évoquant la “volonté royale”, Akhannouch cherche sans doute à se repositionner dans la ligne de cette injonction morale. Mais ce geste d’allégeance communicationnelle ne saurait masquer la distance croissante entre le chef du gouvernement et la population. L’homme fort du RNI, longtemps perçu comme un technocrate efficace, apparaît désormais comme un dirigeant coupé du réel, enfermé dans une bulle économique et politique.
Enfin, l’approche des prochaines échéances électorales joue certainement un rôle. Le Rassemblement national des indépendants, aujourd’hui au pouvoir, voit sa popularité s’effriter, tandis que les signaux d’un retour possible des islamistes du PJD se multiplient. Dans cette perspective, le gouvernement tente de se réhabiliter par une stratégie d’image : réinvestir le terrain moral et institutionnel, se présenter comme l’artisan d’un sursaut éthique, pour récupérer une légitimité qu’il a perdue dans la rue.
Mais la communication, aussi sophistiquée soit-elle, ne suffit plus. La société marocaine traverse une crise de confiance sans précédent. Les citoyens ne réclament pas des promesses, mais des actes : la fin du népotisme, la transparence des marchés publics, la liberté d’investigation des médias, la protection des lanceurs d’alerte et la mise en place d’un cadre législatif criminalisant réellement l’enrichissement illicite. Tant que ces réformes ne seront pas appliquées, toute déclaration sur la “lutte contre la corruption” restera une coquille vide.
Akhannouch joue aujourd’hui un double jeu dangereux : celui de l’homme d’État qui parle de réformes tout en préservant un système dont il est le premier bénéficiaire. Cette contradiction alimente la colère, creuse la fracture sociale et fragilise encore davantage la légitimité d’un pouvoir perçu comme déconnecté et arrogant. En voulant plaire à la fois au roi, aux bailleurs étrangers et à une jeunesse en révolte, Akhannouch tente un équilibre impossible. La vérité est que le Maroc n’a pas besoin d’un Premier ministre communicant, mais d’un réformateur courageux, capable de briser les logiques d’impunité. En l’état, Aziz Akhannouch n’incarne ni la transparence, ni la justice, ni la vision d’un Maroc nouveau ; il en est le miroir déformant, celui d’une élite qui promet le changement pour mieux préserver l’ordre établi.




