Des commentateurs ont interprété le succès de Donald Trump, lors de la dernière présidentielle américaine, comme étant, en partie, le retour de bâton des excès du wokisme. Cela aurait-il inspiré une autocritique de la part des militants radicaux non sur le fond mais du moins sur la forme ressentie, par beaucoup, comme agressive ? Que nenni. Au contraire, selon des théoriciens du « dark wokisme », les militants woke ne seraient pas allés assez loin !
On peut comprendre en partie l’argumentaire qui s’est développé d’abord outre-Atlantique, et qui établit le diagnostic selon lequel la mouvance trumpiste a mieux maîtrisé l’agenda médiatique du fait de ses provocations. Il est vrai que lors de l’élection de 2016, les déclarations de Donald Trump ont suscité douze fois plus d’intérêt que celles d’Hillary Clinton dans les Etats républicains mais aussi deux fois plus dans les Etats démocrates. Selon cette analyse, la gauche serait restée coincée dans une « prison de respectabilité » : paralysée par la peur du bad buzz, elle a manqué de combativité. Du moins, c’est l’opinion des plus radicaux des « progressistes ». On peut, au contraire, trouver que cette retenue a honoré ceux qui l’ont pratiquée, selon la doctrine de Michelle Obama : « Quand ils s’abaissent, nous nous élevons. »
« La guerre de l’attention »
Mais donc, qu’est-ce que le « dark wokisme » ? Il est le descendant de ce que l’on a nommé la « dirtbag left », ou « gauche trash ». Il s’agit d’une sensibilité de gauche américaine apparue dans les années 2010. Elle convoque un style volontairement provocateur et vulgaire. Associée au podcast d’extrême gauche Chapo Trap House et à des dérives des pro-Bernie Sanders sur Twitter, elle renonce à toute forme de bienséance. Et selon la logique du « ce qui n’a pas fonctionné doit être approfondi », le mouvement « dark woke » propose donc d’aller plus loin. Le journaliste Peter Rothpletz du Guardian n’a pas inventé le terme, mais il en a formulé la stratégie politique. Dans un texte publié en janvier 2025, il y décrit le « dark woke » comme une demande faite aux gens de gauche d’arrêter d’être aussi prudents dans leur communication et de « jouer la guerre de l’attention ».
Ce thème vient d’être repris en France par L’Humanité. Dans son émission numérique Ça ira ! mise en ligne il y a quelques jours, on voit deux individus approuver cette méchanceté jouissive qui ne retient pas ses coups. Le « dark woke », expliquent-ils, se détache enfin d’un héritage attaché aux civilités et au respect des institutions (sic). Leurs adversaires sont littéralement désignés comme des « sacs à merde. » Ils ajoutent d’ailleurs qu’il faut s’autoriser à être « débile » – on avait compris. Ces « sacs à merde », ce n’est pas que l’extrême droite, mais aussi, dans leur esprit vengeur, des libéraux ou des centristes. Tout le monde donc ou presque, sauf eux.
Puisque les deux animateurs de L’Humanité se réclament des « sciences humaines et sociales » – lesquelles sont devenues des marionnettes que ces ventriloques font parler comme bon leur semble – ils feraient bien d’en lire un peu. En effet, les travaux sont très nombreux, jusque dans les pages de la prestigieuse revue Science, qui montrent que le style de communication qu’ils promeuvent et qui est fondé sur la moralisation agressive, l’hostilité envers l’exogroupe et l’humiliation de l’adversaire, active des mécanismes associés à la polarisation affective et à la déshumanisation de l’autre. Les effets sont bien mesurés et reproduits de nombreuses fois : on sait que l’incivilité dans des commentaires politiques augmente les émotions négatives et la radicalisation attitudinale tout en réduisant la volonté de continuer à fréquenter des points de vue divergents. Tout cela contribue à fracturer tout simplement notre socle commun.
La conflictualisation prônée aboutit à créer des sortes de sectes politiques. Est-ce vraiment cela qui est visé ? Si oui, alors peut-être vaudrait-il s’interroger sur le sens réel du journal qui accueille ce type d’ambitions. De quelle Humanité parle-t-on exactement ?
Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne Université
Source:
www.lexpress.fr






