C’est face à la mer, à Fort-de-France, que Sokaïna a décidé de se livrer sur son mal-être. Cette jeune femme de 20 ans, aux tresses longues jusqu’en bas du dos, ne mâche ses mots : « On est confiné sur une île, on se sent un peu à part et délaissé ». Elle vit avec sa mère qui doit cumuler plusieurs emplois pour subvenir aux besoins de la famille.
Henry-Michel aussi habite avec sa mère dans la commune de Saint-François, et c’est près d’un stade où il aimait s’isoler quand il était au collège, que ce grand jeune homme de 23 ans a choisi de témoigner. C’est la première fois qu’il parle à une journaliste et malgré un sourire qui dissimule une timidité, sa parole est touchante : « C’est après la mort de mon père qu’on m’a diagnostiqué de la dépression ».
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Sokaïna et Henry-Michel sont nés et ont grandi en Martinique, mais ils ne se connaissent pas. Pourtant, leurs parcours ont des similitudes et leur mal-être ne date pas d’hier. Tous les deux ont connu le harcèlement scolaire, des histoires familiales compliquées, ils sont au chômage et ne font pas grand chose de leurs journées. Ils critiquent le manque de transports en commun sur l’île et leurs difficultés à passer leur permis qui les aiderait pourtant à trouver un emploi. En Martinique, un tiers des 15-29 ans étaient au chômage en 2025, selon l’Insee.
Ils font partie des 44 % des jeunes adultes qui souffriraient de mal-être ou de dépression en Martinique. Bien que les facteurs soient multiples, tous les territoires d’Outre-mer affichent ce même constat : ce chiffre est deux fois plus élevé que dans l’Hexagone. C’est le résultat inquiétant d’une étude menée par l’Institut Montaigne, la Mutualité française et l’Institut Terram auprès de jeunes entre 15 et 29 ans au printemps 2025.
Une prise en charge insuffisante
Des jeunes comme Sokaïna ou Henry-Michel, Géraldine en a rencontré beaucoup. Elle fait partie des quatre éducatrices spécialisées au sein de la maison des adolescents et des jeunes adultes de Fort-de-France, une structure d’accueil, d’écoute et d’accompagnement des jeunes de 11 à 21 ans financée en majeure partie par l’Agence régionale de santé. Elle a vu la détresse des jeunes augmenter d’année en année et le manque de moyens et notamment humains pose un réel problème sur le terrain : « On est vraiment en sous-effectif pour un dispositif qui intervient sur toute la Martinique ». Elle déplore la fermeture d’autres structures d’accompagnement sur l’île faute de financement, et par conséquent, une surcharge de travail : « Là, c’est la santé mentale des professionnels qui en prend un coup ».
Au centre hospitalier Maurice Despinoy, qui centralise la prise en charge psychiatrique en Martinique, sur les 500 adultes de moins de 30 ans qui sont accueillis chaque année, près de 30 % souffrent de troubles anxio-dépressifs. D’après son directeur, Stéphane Berniac, ce chiffre est en nette augmentation depuis le Covid. Pourtant, l’état des lieux reste similaire, 35 % des postes de psychiatres sont encore vacants : « Ça rallonge les délais et la pénibilité de ceux qui sont là ».
Au sein de la mairie de Fort-de-France, Peggy Charles est élue déléguée à la santé mentale et à la réinsertion. Elle reconnaît que la communication entre les structures d’aide et d’accompagnement était défaillante. « Depuis 2023, on travaille à mettre en place un maillage. Si un jeune est en difficulté et se retrouve sans hébergement, on va tout de suite toquer le 115. S’il est en crise, on va vers des équipes mobiles de précarité et de psychiatrie qui interviennent sur la voie publique, mais aussi dans les familles ». Un soutien sur le terrain qui rappelle la solidarité chère à la culture martiniquaise.
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