À ce stade, vous avez très probablement en tête une vision bien précise, celle d’une petite abeille jaune et noire butinant de fleur en fleur. Si l’image n’est pas erronée, elle s’avère particulièrement réductrice. L’animal que vous visualisez s’appelle Apis mellifera, l’abeille à miel, une espèce domestiquée depuis des milliers d’années. « Il existe aussi en France des colonies sauvages d’Apis mellifera qui nichent dans les troncs d’arbre », nuance Tarek Bayan, chargé de mission Insectes pollinisateurs à l’Office pour les insectes et leur environnement (Opie), association de recherche et de sensibilisation sur le sujet.
L’entomologiste constate, quoi qu’il en soit, l’omniprésence de cette espèce dans tous les inventaires qu’il mène, et reconnaît que les individus issus de colonies sauvages constituent probablement une minorité des abeilles à miel qu’il croise. On compte en effet en moyenne plus de trois ruches au kilomètre carré en France, avec pour chacune des dizaines de milliers de butineuses prêtes à parcourir plusieurs kilomètres pour chercher des ressources florales.
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Fourmis, mouches, moustiques et punaises sont aussi de la partie
Or, ces butineuses n’appartiennent qu’à une seule espèce, alors qu’un millier d’espèces d’abeilles sauvages fréquentant l’Hexagone – plus de 20.000 dans le monde. « Avec un jardin diversifié répondant à leurs besoins écologiques variés – abri et nourriture -, il est possible d’observer des dizaines d’espèces d’abeilles sauvages butiner aux côtés d’Apis mellifera « , assure Tarek Bayan.
Ici, une abeille solitaire aux reflets bleu métallique, là un bourdon vrombissant, plus loin une osmie cornue aux longs poils roux à côté d’une imposante abeille charpentière creusant une galerie dans du bois mort… Une diversité insoupçonnée de tailles, de couleurs et de modes de vie d’espèces qui contribuent tout autant à la pollinisation des jardins que leurs voisines mellifères.
Cette variété de pollinisateurs ne s’applique pas qu’aux seules abeilles. « Dès qu’un animal passe de fleur en fleur, il est susceptible de transporter des grains de pollen », décrit l’écologue de l’Opie. 20.000 à 25.000 espèces d’insectes seraient ainsi concernées, rien qu’en France métropolitaine. Chez les hyménoptères, dont font partie les abeilles, on retrouve ainsi des guêpes et même des fourmis. Parmi les diptères, mouches et moustiques participent également à l’effort de pollinisation. Les syrphes, des mouches imitant les abeilles par leurs formes et couleurs, font même partie des plus efficaces pollinisateurs des jardins. Les plus de 5.000 espèces de papillons français, dont une majorité sont actifs de nuit, sont tous floricoles à l’âge adulte, se nourrissant de nectar (et transportant au passage quelques grains de pollen). Coléoptères, perce-oreilles ou encore punaises font également partie des visiteurs réguliers des fleurs du jardin.
Mais quelle est la part de chacun de ces insectes dans la pollinisation ? « La question est complexe, admet Lise Ropars, maîtresse de conférences au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), spécialiste de l’écologie de la pollinisation. On peut regarder le nombre d’espèces ou d’individus, mais quand il s’agit de transporter du pollen d’une fleur à une autre, leur efficacité est très variable. Les coléoptères, par exemple, sont très nombreux, mais s’avèrent bien moins performants que les abeilles, dont les poils accrochent particulièrement bien les grains de pollen. »
Le projet de sciences participatives Spipoll, porté par le MNHN et l’Opie, a ainsi réuni depuis 2010 plus de 5.000 participants, à qui on a confié la mission de prendre en photo durant vingt minutes tous les insectes venant se poser sur une fleur de leur jardin ou balcon. Résultat des 800.000 clichés analysés : environ un tiers d’hyménoptères, un tiers de diptères, et le reste mêlant coléoptères, papillons et autres invertébrés plus anecdotiques.
D’inattendus auxiliaires à plumes
L’essentiel de la pollinisation animale dans le monde est assuré par les insectes. Mais certains petits vertébrés peuvent aussi jouer ce rôle : les colibris, certains lézards tropicaux, des chauves-souris, de petits rongeurs, etc. Des espèces vivant sur d’autres continents… à l’exception de quelques rares oiseaux fréquentant nos jardins métropolitains. Des fauvettes peuvent être aperçues lors de leur migration printanière arborant un bec moucheté de pollen, voire surmonté d’une « corne de pollen » – des plumes engluées par du pollen séché. Le nectar des chatons de saule attire également parfois la mésange bleue. Un autre petit passereau, le pouillot véloce, transporte aussi fréquemment du pollen malgré lui, probablement en raison de la prédation d’insectes pollinisateurs. Enfin, l’anagyre fétide, un arbuste naturellement présent sur le pourtour méditerranéen et fleurissant en hiver lorsque les insectes se font rares, semble compter essentiellement sur les oiseaux pour sa pollinisation.
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Des abeilles sauvages associées à une unique espèce de plante
« Un autre point important est le caractère généraliste ou spécialisé des insectes pollinisateurs, reprend la spécialiste du MNHN. L’abeille domestique, par exemple, est généraliste, butinant de nombreuses espèces de fleurs, tandis que certaines abeilles sauvages ne sont parfois associées qu’à une seule essence florale. Ces espèces spécialisées ont une importance cruciale dans le petit écosystème très particulier que forme un jardin. Elles renforcent le réseau de plantes que l’on y trouve. Pour que celui-ci soit robuste, il a besoin d’une complémentarité entre pollinisateurs généralistes et spécialisés. »
Problème : bon nombre de ces insectes indispensables sont en danger. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), en charge de la liste rouge des espèces menacées, 10 % des abeilles sauvages, 15 % des papillons et 37 % des espèces de syrphes risquent l’extinction en Europe. D’où l’importance que le jardin offre gîte et couvert à un maximum d’espèces.
Dans cette optique, l’association Arthropologia a conçu, avec le soutien de l’Office français pour la biodiversité, l’application Diagnostic Pollinis’Actions, qui permet d’évaluer objectivement les atouts de son jardin pour accueillir les insectes pollinisateurs. Outre cette évaluation, l’application propose des conseils adaptés pour préserver cette multitude de petits invertébrés indispensables aux fleurs, arbres et légumes.
Installer des ruches pour sauver les abeilles ?
Mettre une ruche dans son jardin constitue un formidable outil pédagogique pour observer la vie de ces insectes sociaux, mais n’est pas forcément une bonne chose pour la biodiversité sauvage. Une ruche contient de 20.000 à 50.000 abeilles domestiques, sélectionnées depuis des siècles pour leur capacité à collecter le maximum de nectar et de pollen. Un véritable rouleau compresseur, qui peut vite épuiser toutes les ressources d’un jardin et de ses alentours, au détriment des pollinisateurs sauvages (bourdons, mouches, papillons, abeilles solitaires…). Ces derniers sont ainsi, selon plusieurs études, moins nombreux à proximité de ruches, et ne parviennent plus à collecter autant de nectar.
En 2022, une méta-analyse portant sur 216 publications scientifiques sur le sujet a relevé que deux tiers d’entre elles mettaient en lumière des effets négatifs de l’abeille domestique sur leurs cousines sauvages. Même du seul point de vue de la pollinisation, l’IPBES (le « Giec de la biodiversité ») insiste sur le fait qu’une pollinisation efficace tient avant tout à la diversité des insectes présents. Installer une ruche ne remplacera donc pas les atouts d’une armée diverse et variée de pollinisateurs sauvages.
Source:
www.sciencesetavenir.fr




