Le Diable s’habille en Prada 2 est sorti en salles ce mercredi 29 avril en France : Anne Hathaway et Meryl Streep retrouvent les couloirs de Runway, vingt ans après. Mais derrière la couture, le glamour et le grand fan-service de retrouvailles, le film signé David Frankel acte la lente érosion d’un autre univers : le journalisme.
Il y a longtemps, dans un Manhattan loin, très loin, une jeune fille pleine d’espoir entrait dans un royaume magique baptisé Vogue, et y prenait un poste d’assistante pour la reine Wintour. Elle finissait par échapper aux griffes de sa tortionnaire et écrivait un roman à clef sur l’expérience. Les noms étaient changés, et l’histoire était techniquement classée comme une fiction. Mais tout le monde savait qui était cette « Miranda Priestly » avec son foulard Hermès et sa langue acérée. Le commérage industriel et le pur schadenfreude font vendre beaucoup de livres.
Le roman de Lauren Weisberger paru en 2003, The Devil Wears Prada, est né comme une revanche littéraire. Quand l’adaptation cinéma sort sur les écrans en 2006, l’ère des rédactrices en chef-stars et des environnements de travail toxiques bat son plein. Pas même cette mode étonnamment tenace baptisée « internet » ne pouvait alors ternir l’aura velours-rouge d’un poste dans la presse mode new-yorkaise. La pauvre Andy Sachs — incarnée par les yeux de princesse Disney d’Anne Hathaway — pouvait bien essuyer les insultes verbales d’une boss qui exigeait que ses caprices déplacent les mondes : la junior repartait avec des sacs de luxe gratis et un glow-up majeur. Note aux cinéastes : si vous voulez une méchante impériale et un cran au-dessus de la pâle imitation, prenez Meryl Streep. Il y a une raison pour laquelle Miranda Priestly demeure l’un des rôles les plus aimés de l’oscarisée — et un panthéon de l’antihéroïsme cinématographique.
Cette transformation, du tell-all à peine voilé en célébration de notre héroïne et de son pacte faustien-fashionista, était déjà en marche avant même que le premier Diable ne devienne une capsule temporelle. Le comfort food cinématographique préféré de tout le monde était voué à une suite. Mais comment recapturer un monde disparu et conserver ce sentiment d’envie voyeuriste, ce zhuzh transformateur à un Chanel près ?
Le Diable s’habille en Prada 2 le sait : il faut marcher sur le fil entre donner aux gens ce qu’ils veulent — méchanceté, couture, glamour, la gloire qu’est un haussement d’œil de Stanley Tucci — et reconnaître qu’en deux décennies, beaucoup s’est passé.
2026 vs 2006 : un univers médiatique méconnaissable
Bienvenue en 2026 : traiter ses assistants comme des chiens est une infraction RH, des milliardaires achètent journaux et maisons d’édition pour gonfler leurs portefeuilles, et cette quaint petite chose qu’on appelle journalisme a subi une mort existentielle par un million de clics. Andy Sachs est désormais une journaliste d’investigation primée — ce qui n’empêche ni elle ni son équipe d’être virées par SMS de groupe. Miranda Priestly continue à diriger Runway, le faux-Vogue de cet univers, mais un scandale impliquant un dossier promo pour une marque toxique la met sous les feux d’un tsunami de mèmes. Tous les budgets ont été coupés. Tout le monde court après les métriques. Comment une Machiavel en Manolo Blahnik est-elle censée dicter le goût dans un environnement aussi peu de bon goût ?
Sasha Barnes et le « saint Graal des interviews »
Quand le discours passionné d’Andy lors d’un événement du New York Press Club devient viral (« Le journalisme, putain, ça compte encore ! »), le président de Runway Irv Ravitz (Tibor Feldman) lui propose le poste de rédactrice features du magazine. Miranda ne se souvient pas de son ancienne assistante et n’apprécie guère ce diktat venu d’en haut. Mais il y a des incendies à éteindre : Miranda, Andy et Nigel Kipling (Tucci, directeur mode du magazine) filent chez Dior pour sauver les budgets pub. Et devinez qui dirige cette maison de couture ? Emily Charlton (Emily Blunt), l’ex-frenemy d’Andy et O.G. enabler de Priestly, restée venimeuse après toutes ces années.
Miranda continue à humilier ses inférieurs (c’est-à-dire tout le monde sauf elle) et force Andy à — surprise ! — prendre le métro de la ligne 7 pour rentrer au bureau. La honte ! Nigel ressort une fois encore son rôle de père spirituel, avec accès à un sample closet à se damner. Plus ça change.
Andy commence à confier des features sérieuses sur des sujets autres que les meilleurs accessoires pour le printemps. Aucun ne fait mouche auprès des lectrices de Runway. Mais ils touchent une corde chez Sasha Barnes (Lucy Liu), récemment divorcée du milliardaire über-nerd Benji Barnes (Justin Theroux). Décrite comme « le saint Graal des interviews », Sasha accorde — grâce au culot d’Andy — son premier entretien sur le record depuis des années. Notre héroïne échappe de peu à un nouveau licenciement. La philanthrope offre même à Runway une exclu juteuse en cadeau de départ.
Anne Hathaway, Meryl Streep et Stanley Tucci dans Le Diable s’habille en Prada 2. © Macall Polay/20th Century Studios
Mais le fait que le film coupe vers l’équipe en train d’éplucher des pages, sans jamais évoquer un plan social media, un digital breakout post ou la façon dont la captation vidéo de cette interview va être Ginsu-ée en clips TikTok, en dit long sur le passé idéalisé dans lequel Prada 2 demeure planté.
[Petite parenthèse sur les Barnes : vous trouviez Priestly à peine voilée comme caricature ? Disons que c’est un signe de retenue majeur de la part du film de ne pas faire dropper à Sasha le nom de son organisation anti-harcèlement scolaire ni de filmer Benji en train de faire le pitre dans l’espace avec Katy Perry.]
Casting 2.0 : Lady Gaga × Doechii, Patrick Brammell, B.J. Novak
À partir de là, Le Diable s’habille en Prada 2 cesse de flirter avec l’actualité pour s’engager pleinement dans un cocktail de you-better-werk escapism et de doomscrolling. La formule fan-service tourne à plein régime, callbacks à gogo, score zippy générique qui équivaut à un Frappuccino pour les oreilles. (Cela dit : le single signé Lady Gaga × Doechii enregistré pour le film est un banger pur et dur.) Les tenues les plus chic accompagnent toujours les clichés les plus outranciers.
Cette fois, à la place du chef poète Adrian Grenier, on a Patrick Brammell en entrepreneur australien comme intérêt amoureux d’Andy — et, comme le personnage de Grenier, il est juste là pour rappeler à Andy qu’elle est tombée dans le piège du workaholisme et des avantages. Simon Baker, le journaliste vétéran beau parleur, est aux abonnés absents — on suppose qu’il a été cancel depuis longtemps. En revanche, B.J. Novak interprète le fils de Ravitz, jargon-jargonant en tech-bro vest, qui a de grandes ambitions pour Runway 2.0. Des coups bas sont portés. Les justes sont récompensés. Les fidèles long-suffering ont leur moment de gloire. Et Judas se voit refuser ses 30 deniers.
Emily Blunt reprend son rôle dans Le Diable s’habille en Prada 2. © 20th Century Studios
Streep, Hathaway, Tucci, Blunt : la chimie tient
Le réalisateur David Frankel comprend qu’en d’autres domaines de la vie, la familiarité peut engendrer le mépris ; mais les suites — surtout les longuement attendues, à des films aimés des fans — prospèrent sur une légère répétition. On déteste désormais les riches et leur entitlement, mais il y a toujours un marché pour épier un déjeuner homard dans les Hamptons, une party gala d’anniversaire pour un mogul, ou les sept minutes au paradis qu’est la Fashion Week de Milan. Tout le monde donne le sentiment d’avoir voulu être là — ce qu’on ne peut pas dire de beaucoup de séquelles tardives.
Hathaway ajoute du grit à son ingénue Andy Sachs, tout en gardant le sentiment d’innocence et de droiture nécessaire pour qu’elle reste un guide approprié pour le public. Tucci, qui a heureusement plus de temps d’écran, comprend la mission et joue le saint patron en gilet avec aplomb. L’alpha des deux Emily originelles reste un Blunt instrument. Streep est Streep, et on ne peut lui adresser de plus beau compliment. Une scène où Priestly doit subir l’indignité d’accrocher son propre manteau (!) est transformée en pantomime comique en trois actes. Dans un monde parfait, cette séquence à elle seule suffirait à valoir à Streep son [vérifions] quatre-millionième Oscar.
Verdict : un divertissement à arrière-goût doux-amer
Pourtant, ne soyez pas surpris si cette deuxième portion de canapé du dimanche après-midi laisse un léger arrière-goût en bouche. Pour beaucoup, Le Diable s’habille en Prada 2 sera une nouvelle louche de wish fulfillment haute couture, l’occasion de retrouver un royaume exclusif de bises et de window shopping luxe. Pour les journalistes, c’est un film d’horreur — peu importe à quel point on l’habille avec style et éclat. Chaque victoire reçoit le full Prada treatment et est explicitement présentée comme pyrrhique. Aucune combinaison de stilettos et de vieux soulier-cuir-journalisme ne peut tempérer le fait que l’intégrité, le talent, le travail acharné et le sérieux — qu’il s’agisse de mode ou d’image animée — sont en danger d’extinction perpétuelle.
Donc oui, ce Prada 2 a ses moments fun. Mais il sert aussi de rappel sobre sur la vitesse à laquelle le monde a changé depuis qu’Andy Sachs a poussé pour la première fois les portes de verre de Runway. Il fut un temps où cette suite aurait été le point culminant d’une année Fox, générant des millions qui auraient été reversés sur d’autres projets variés. Aujourd’hui, elle est destinée à n’être qu’une vignette parmi d’autres sur un streamer, algorithmiquement nichée entre un doc NatGeo sur les manchots et soit une franchise Star Wars, soit Marvel.
« Oh, ne soyez pas ridicules », diront certains. « Tout le monde veut ça. » Vraiment ?
Par David Fear
Traduit par la rédaction.
Source:
www.rollingstone.fr




