En effet, comme le rappelle Valérie Chansigaud, historienne des sciences et de l’environnement, la domestication implique que les caractéristiques génétiques d’une espèce aient été modifiées intentionnellement par l’être humain, comme cela a été le cas pour les vaches ou les moutons.
Les jardins renferment quand même une poignée d’animaux domestiques. Ils sont en général introduits volontairement, comme les poissons rouges sélectionnés à des fins ornementales, dont la domestication a débuté il y a un millénaire en Chine à partir d’une seule espèce, Carassius auratus. On peut aussi trouver des poules, pour lesquelles le processus de domestication aurait débuté plus de 1.500 ans avant notre ère en Asie du Sud-Est. À ces animaux s’ajoutent évidemment des millions de chiens et de chats… même si – tout amoureux de ces petits félins l’aura constaté – ces derniers sont rarement disposés à se mettre au service de l’humain. Mais ils ont développé des compétences, comme le miaulement ou le ronronnement, qui leur permettent de « communiquer » avec lui.
Il faut aussi noter la présence de quelques espèces domestiquées mais qui ont repris une part d’indépendance, un phénomène appelé marronnage ou féralisation. Parmi eux : les pigeons – des oiseaux élevés pour leur chair ou leur capacité à revenir à leur habitat d’origine -, qui se sont par la suite « échappés » de leurs pigeonniers.
Mais pour l’immense majorité des animaux qui rampent, sautillent ou volent dans les jardins, point de domestication. Peut-on alors les qualifier d’espèces commensales, c’est-à-dire profitant de la nourriture d’une autre sans que cette dernière n’en souffre ? C’est le cas pour certains hyménoptères sauvages (des insectes à quatre ailes comme les abeilles, les bourdons ou les fourmis), qui visitent les fleurs plantées dans le jardin sans les abîmer. Mais ce n’est pas celui des pucerons, par exemple. Tout dépend aussi du point de vue : pour un humain, une abeille dite domestique peut être considérée comme commensale ; or, en s’appropriant l’essentiel du pollen et du nectar, elle entre souvent en concurrence avec des pollinisateurs sauvages.
Dans un jardin, la plupart des éléments sont contrôlés par l’humain : choix des fleurs, débroussaillage, installation de haies, de bassins… La fréquentation par une espèce sauvage de ces zones artificielles va complètement transformer son mode de vie. Ainsi, le renard, qu’on peut retrouver dans certaines grandes villes, est une espèce naturellement diurne. Mais il est devenu plus nocturne pour échapper aux humains. Certains individus qui, dans la nature, n’auraient pas survécu, vont se voir favorisés par l’écosystème du jardin. Les survivants pourront transmettre leur patrimoine génétique, qui sera donc différent de ceux de leurs congénères des milieux sauvages.
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De l’influence du jardinier sur les espèces souterraines
Une pratique courante, anodine de prime abord, a un impact fort et contribue à modifier le patrimoine génétique de certaines espèces : le nourrissage hivernal des oiseaux. En 2021, une étude menée par l’université d’Oxford, le British Trust for Ornithology et la société Max-Planck (Allemagne) a mis en évidence un changement de comportement radical des fauvettes à tête noire.
Ces petits oiseaux sont présents en Grande-Bretagne et en Irlande entre le printemps et l’été, puis migrent vers la Méditerranée pour passer l’hiver. Mais depuis quelques années, on les retrouve souvent dans leurs quartiers d’été en période hivernale. Les spécimens qui hivernent dans cette région viennent souvent d’ailleurs en Europe et effectuent une étrange migration vers le nord-ouest.
Autre changement notable : les fauvettes qui fréquentent les jardins stockent moins de graisse car elles savent comment trouver facilement leur nourriture. Selon Benjamin Van Doren, chercheur à l’université d’Oxford, qui a dirigé l’étude, « ce poids moindre les rend plus agiles et probablement mieux à même d’échapper aux prédateurs ».
Au niveau individuel, explique Valérie Chansigaud, « des mécanismes épigénétiques font que les fauvettes vont pouvoir s’adapter à ce milieu artificiel de différentes façons, en modifiant par exemple leur niveau de peur envers l’être humain ». Mais la plupart des variations épigénétiques ne sont pas héréditaires. En revanche, avoir un point de chute dans un jardin où elles trouvent de la nourriture « fait que certaines fauvettes qui auraient été éliminées dans la nature vont passer l’hiver et modifier le patrimoine génétique collectif de la population, détaille la chercheuse. Cela ressemble un peu à une domestication, la grande différence étant qu’on ne cherche pas à obtenir un certain type de fauvette… Mais c’est aussi une sélection. »
Valérie Chansigaud estime que nourrir les oiseaux en hiver n’est pas forcément une bonne idée, car ils deviennent trop dépendants de l’humain. Qu’adviendra-t-il d’eux si le nourrissage s’arrête ? « Il vaudrait mieux chercher à offrir des habitats favorables aux oiseaux, afin de permettre un nourrissage naturel. En plantant, par exemple, certaines espèces de végétaux qui produisent des graines très tard en hiver », indique l’historienne. D’autant que les points de nourrissage peuvent entraîner une proximité importante entre individus et ainsi favoriser la transmission de maladies.
Les jardiniers ont aussi une influence considérable sur les espèces souterraines. Lorsqu’on choisit une plante pour son jardin (souvent elle aussi issue d’un long processus de sélection), on l’achète avec sa motte de terre. Et cette terre n’est pas exempte de vie. « On introduit des espèces banales et souvent exotiques au détriment de la faune endémique, insiste Valérie Chansigaud. Cette pratique a un impact considérable, et affaiblit de ce fait la biodiversité sauvage. »
La chercheuse se demande : « Existe-t-il encore des espèces dont le génome n’a pas été, d’une manière ou d’une autre, affecté par les activités humaines ? » Alors, pour favoriser le monde sauvage, on peut chercher à offrir des habitats proches de ce que les animaux trouveraient naturellement, comme des ronces ou des orties qui abritent une grande quantité d’insectes. « Du point de vue de la biodiversité sauvage, une friche serait plus favorable qu’un jardin. » Une forme d’espace vert souvent bien éloignée de l’idéal des jardiniers.
Source:
www.sciencesetavenir.fr




