Il y a désormais une expression officielle : les « projets Notre-Dame ». Emmanuel Macron veut appliquer à 150 projets industriels, agricoles ou énergétiques la méthode qui a permis de rapidement rebâtir la cathédrale. « Il n’y a pas de raison que l’on reconstruise Notre-Dame en cinq ans et que l’on mette autant de temps pour une usine ou un poulailler. » Tout est dit. Et tout est paradoxal.
La France sait toujours bâtir. Notre-Dame de Paris, rouverte en 2024 après l’incendie de 2019, en est la preuve éclatante : un chantier hors-norme, mobilisant artisans, ingénieurs, financements publics et privés, achevé dans les délais promis par le président. Ce que l’on croyait impossible – reconstruire une cathédrale médiévale en cinq ans – a été fait. Mais, précisément, cela n’a été possible que parce que l’Etat s’est placé hors de son fonctionnement ordinaire. Loi spécifique, établissement dédié, dérogations, chaîne de commandement resserrée : pour réussir, il a fallu créer au cœur de Paris une sorte d’enclave administrative où la décision ne se discute plus et où l’exécution prime.
Le projet réussi de Notre-Dame est en quelque sorte le négatif du projet avorté de Notre-Dame-des-Landes, abandonné au début du premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Tout y était : des décennies de procédures, des autorisations en règle, une consultation locale favorable à 55 % en juin 2016. Et pourtant, en janvier 2018, l’Etat abandonnait le projet, non par défaut de base légale, ni même de légitimité électorale locale, mais par incapacité à assumer politiquement la décision finale. Plus encore, l’abandon de Notre-Dame-des-Landes n’a pas seulement contredit le résultat d’un vote : il a été pris contre une dynamique territoriale de long terme, à savoir la littoralisation du territoire français, notamment la « ruée vers l’Ouest » plébiscitée par les Français.
L’Etat ne sait plus faire advenir ce qu’il décide
Aujourd’hui, huit ans après, l’Etat sait ce qu’il veut : réindustrialiser, décarboner, rouvrir des mines, implanter des usines. Mais il ne sait plus faire advenir ce qu’il décide. Le volontarisme est revenu au sommet ; l’exécution se dérobe en dessous, du fait même de règles, procédures et d’une organisation de la décision imposées par… l’Etat. Car qui, sinon l’Etat, a créé, nourri et amplifié depuis de nombreuses années un système d’une lourdeur sans nom ?
D’aucuns argueront de la complexité inhérente aux Etats modernes ou mettront en avant les tensions naturelles d’un Etat de droit. Certes. Mais la réalité de la France de 2026, c’est celle d’un président de la République qui considère que la seule manière de faire bouger la France au rythme qu’imposent la menace industrielle chinoise ou les crises énergétiques à répétition, est d’instaurer des régimes d’exception. Une autre manière d’admettre que la règle commune génère de la paralysie et de l’inaction, rendant inepte le concept même de politique publique ou d’initiative privée. Aveu terrible, car si la seule solution est l’exception et le cas par cas, c’est que le système est cassé. L’exception cesse d’être un outil pour devenir un symptôme.
Ce pays porte en lui la mémoire longue d’un Etat ingénieur où s’alignaient des compétences techniques, une organisation territoriale et un droit administratif structuré en vue de l’action. Notre territoire a été forgé par l’alliance entre des grands corps d’ingénieurs, une administration préfectorale, bras armé de l’exécutif sur le territoire, et le juge administratif dont la jurisprudence patiemment érigée a aidé à façonner la France industrielle en favorisant l’alliance public-privé. Cet édifice cohérent pensait le territoire d’en haut et le réalisait d’un seul tenant. Tel est bien ce continuum d’action que le label de « projet Notre-Dame » tente de réinventer dans sa version du XXIe siècle, avec une limite majeure cependant : qui sera l’arbitre de ces projets ? Car, s’ils dérivent de la volonté d’un seul homme, fût-il président de la République, la frontière devient ténue entre arbitrage et arbitraire. Les porteurs de projets lambda sont-ils condamnés à errer dans les méandres d’un système de droit commun fait de normes multiples et aberrantes ?
La question que posent ensemble Notre-Dame-des-Landes et Notre-Dame de Paris n’est pas de savoir si la France est bloquée ou exceptionnelle. Elle est les deux à la fois : bloquée dans son droit commun, exceptionnelle dans sa capacité à s’en extraire par à-coups et sursauts ponctuels. Le vrai chantier n’est donc ni une cathédrale ni un aéroport. C’est de faire en sorte que l’exception redevienne la norme pour que tout entrepreneur, tout industriel qui veut investir dans la décarbonation, l’intelligence artificielle ou le logement puisse aussi réaliser son « projet Notre-Dame ».
Cécile Maisonneuve est la fondatrice de Decysive
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