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Pourquoi l'envoi de migrants latino-américains en RD Congo par Washington fait polémique

Leur arrivée, tenue discrète, a immédiatement déclenché la controverse. Des migrants latino-américains expulsés des États-Unis ont été transférés à Kinshasa vendredi 17 avril, une première pour la République démocratique du Congo.

Ce groupe, dont la venue n’avait fait l’objet d’aucune annonce préalable, s’inscrit dans un dispositif américain très contesté : l’envoi de ressortissants étrangers en situation irrégulière vers des pays tiers. L’Eswatini a ainsi accueilli cinq hommes en juillet dernier. Les contours de ces arrangements ainsi que les conditions de prise en charge restent largement flous, suscitant interrogations et critiques dans le pays.

• Qui sont les migrants expulsés en RD Congo ?

Selon une source proche de la présidence congolaise, quinze personnes – sept femmes et huit hommes – ont atterri dans la nuit du jeudi 16 au vendredi 17 avril à l’aéroport de Ndjili. Originaires du Pérou, de l’Équateur et de la Colombie, elles étaient détenues depuis une durée indéterminée dans un « centre migratoire d’Alexandria (Virginie) », d’après Le Monde, avant d’être expulsées par les services de l’immigration américaine (ICE).

Ce premier groupe pourrait être suivi d’autres arrivées, au rythme d’une cinquantaine de personnes par mois environ. Plus de 30 personnes étaient initialement attendues dans la semaine, mais des décisions de juges fédéraux américains ont suspendu plusieurs expulsions à la dernière minute, a expliqué à Reuters l’avocate américaine Alma David, qui représente l’un des migrants.

Les ministères des Affaires étrangères péruvien et équatorien affirment que certains de leurs ressortissants ont eux-mêmes demandé à être transférés vers la République démocratique du Congo plutôt que de retourner dans leur pays d’origine, alors que leurs recours judiciaires sont encore en cours aux États-Unis.

• Quelles sont leurs conditions d’accueil et leurs options sur place ?

À leur arrivée, les quinze personnes se sont vu accorder un visa de sept jours, renouvelable jusqu’à trois mois, leur permettant de circuler librement dans le pays, a déclaré à Reuters une ressortissante colombienne ayant témoigné sous couvert de l’anonymat pour des raisons de sécurité. Elles peuvent également déposer une demande d’asile en République démocratique du Congo, bien que cette option leur aurait été déconseillée par les autorités, qui les auraient averties que le pays « était dangereux », selon son témoignage.

Dans les faits, leur situation reste incertaine. Hébergés dans un hôtel sous surveillance policière, près de l’aéroport de Kinshasa, les quinze personnes devraient rester « pendant une courte période » dans le pays, selon l’avocate Alma David, qui affirme qu’elles bénéficient toutes d’une protection juridique américaine les empêchant d’être renvoyées dans leur pays d’origine.

Le terminal de l’aéroport international de Ndjili, à Kinshasa, en République démocratique du Congo, le 25 juin 2015. © John Bompengo, AP

De son côté, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a été sollicitée pour leur fournir une assistance humanitaire et pourrait proposer un « retour volontaire assisté », lequel est « fondé sur un consentement libre, préalable et éclairé », déclare un porte-parole. Une perspective qui inquiète Alma David. « Le fait que l’on insiste sur un retour ‘volontaire’ alors qu’ils se battent depuis des mois pour ne pas rentrer chez eux est très alarmant », dénonce-t-elle.

Le ministère péruvien des Affaires étrangères a également déclaré offrir à ses citoyens son assistance consulaire au Kenya pour leur apporter « soutien et conseils si nécessaire ».

• Que prévoit l’accord entre Washington et Kinshasa ?

Officialisé le 5 avril par le gouvernement congolais avec peu de détails, l’accord entre Washington et Kinshasa reste entouré de nombreuses zones d’ombre. Les autorités congolaises ont assuré qu' »aucune charge financière ne sera supportée par le Trésor public » du pays, précisant que « la prise en charge logistique et technique du dispositif sera assurée par le gouvernement américain ». Elles évoquent des « modalités définies conjointement », sans en détailler le contenu.

Le jour de l’arrivée des premiers migrants, le ministère de la Communication a confirmé l’opération, menée « suivant le calendrier arrêté par les autorités compétentes », tout en insistant sur son caractère « temporaire » et « limité dans le temps ». Les personnes concernées sont admises sur le territoire congolais « sous couvert de titres de court séjour ».

Avec cet accord, la République démocratique du Congo rejoint une liste croissante de pays africains – Cameroun, Ghana, Guinée équatoriale, Eswatini, Ouganda, Rwanda et Soudan du Sud – ayant accepté, depuis l’été 2025, d’accueillir des migrants expulsés des États-Unis dans le cadre de partenariats similaires.

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• Quelle est la stratégie de l’administration Trump ?

Derrière ce type d’accord, l’administration Trump poursuit un objectif clair : accélérer les expulsions d’étrangers en situation irrégulière en les envoyant vers des pays tiers, avant un éventuel rapatriement vers leur pays d’origine. Cette politique d’externalisation marque un tournant, en déléguant de facto à d’autres États la gestion de la suite de leur parcours migratoire.

Selon un rapport de la commission des affaires étrangères du Sénat américain, au moins 300 migrants ont déjà été expulsés vers des pays tiers pour un coût d’au moins 40 millions de dollars (34 millions d’euros), un montant que les auteurs du rapport jugent toutefois sous-estimé, le coût total restant « inconnu ».

Un groupe de migrants escorté par des agents de l'ICE en vue de leur expulsion, à McAllen, au Texas, le 13 mars 2026.

Un groupe de migrants escorté par des agents de l’ICE en vue de leur expulsion, à McAllen, au Texas, le 13 mars 2026. © Felix Marquez, AP

Pour Nicole Widdersheim, directrice adjointe du bureau de l’ONG Human Rights Watch à Washington, cette stratégie répond aussi à une logique dissuasive : elle permettrait d' »instaurer un climat de peur parmi les immigrés aux États-Unis en jouant sur les stéréotypes négatifs associés aux pays africains », afin d’encourager les départs dits « volontaires », explique-t-elle auprès du Monde.

Sollicité par les médias, le département d’État américain s’est refusé à commenter l’accord avec Kinshasa, affirmant rester « fermement déterminé à mettre fin à l’immigration illégale et massive et à renforcer la sécurité des frontières américaines ».

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• Dans quel contexte cet accord a-t-il été conclu ?

Au-delà de l’enjeu migratoire, cet accord s’inscrit dans un faisceau d’intérêts géopolitiques plus larges entre Washington et Kinshasa. Selon plusieurs sources concordantes, les négociations ont coïncidé avec les discussions menées au printemps 2025 sous l’égide des États-Unis autour du conflit dans l’est de la République démocratique du Congo. Ce conflit, qui oppose les forces congolaises au groupe rebelle AFC/M23 soutenu par le Rwanda, a fait des milliers de morts et provoqué le déplacement de millions de civils. Un accord de paix, signé à Washington le 4 décembre 2025 sous l’impulsion de Donald Trump, a été rapidement violé.

Parallèlement, les deux pays ont renforcé leur coopération stratégique, notamment autour des ressources minières congolaises, essentielles pour l’industrie technologique mondiale. Washington s’est ainsi impliqué dans les efforts diplomatiques visant à stabiliser l’est du pays, sans avancée concrète à ce stade, tout en cherchant à sécuriser un accès privilégié à ces minerais critiques.

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Ce rapprochement s’est également traduit par la signature, fin février, d’un partenariat en matière de santé d’un montant de 1,2 milliard de dollars avec notamment l’objectif pour les États-Unis de récolter des données dans le cadre de la lutte contre des virus potentiellement épidémiques.

Pour le chercheur Albert Malukisa, de l’institut congolais Ebuteli, cet accord migratoire répond aussi à des logiques politiques internes. Le président Félix Tshisekedi « veut montrer au président Trump qu’il est prêt à accompagner ses objectifs afin d’obtenir une forme de légitimité internationale et rester plus longtemps au pouvoir », analyse-t-il auprès du Monde. Une stratégie qui intervient alors que son camp relance l’idée d’une réforme constitutionnelle susceptible de lui permettre de briguer un troisième mandat en 2028.

• Pourquoi cet accord suscite-t-il des critiques ?

En République démocratique du Congo, l’opacité entourant cet accord a alimenté les inquiétudes dès son annonce début avril. Une partie de la société civile et de l’opposition dénonce un manque de transparence et s’interroge sur les contreparties obtenues par Kinshasa, dans un dossier négocié sans débat public.

Sur le plan juridique, plusieurs voix pointent une possible violation du droit international. « Ces individus ont été appréhendés aux États-Unis sous le statut de demandeurs d’asile, mais leur demande n’a pas encore été examinée. Les transférer vers la RDC est illégal, le droit international l’interdit », souligne Me Hubert Tshiswaka, directeur de l’Institut de recherche en droits humains, sur RFI.

L’opposition politique se montre tout aussi virulente. Interrogé sur France 24, Prince Epenge, le porte-parole de la coalition Lamuka, dénonce des « accords secrets » et accuse le président Félix Tshisekedi de « les avoir signés dans le dos des Congolais pour faire plaisir au président américain ».

Le président américain Donald Trump et son homologue de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, à Washington, aux États-Unis, le 4 décembre 2025.

Le président américain Donald Trump et son homologue de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, à Washington, aux États-Unis, le 4 décembre 2025. © Kevin Lamarque, Reuters

Des accusations rejetées par le camp présidentiel. « Il ne faut pas tout politiser. Regardons les faits. Cet accord est un levier stratégique. Il consolide la relation avec la première puissance mondiale et ouvre des perspectives en matière de coopération sécuritaire, économique et d’influence internationale », défend auprès de RFI Jean Thierry Monsenepwo, communicateur de la coalition présidentielle au pouvoir, l’Union sacrée de la nation.

Au-delà du débat politique, la situation socio-économique du pays nourrit les critiques. Dans un État confronté à une pauvreté massive et à des millions de déplacés internes, la capacité d’accueil interroge. « Tant qu’à faire, si la RD Congo a les moyens de s’occuper de migrants expulsés des États-Unis, qu’elle prenne d’abord en charge ses propres réfugiés qui, ne sachant pas à quel saint se vouer, ont rejoint d’autres pays », pointe le quotidien burkinabè Le Pays. Pour le site panafricain Afrik.com, le pays pourrait même devenir « un nouveau hub de transit en Afrique” pour les migrants avant qu’ils soient renvoyés vers leur pays d’origine ou un pays tiers.


Source:

www.france24.com

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