CultureMusiqueDominique A boycotte les salles parisiennes de Vincent Bolloré

Dominique A boycotte les salles parisiennes de Vincent Bolloré

Dans un message publié sur ses réseaux sociaux mardi 28 avril, le chanteur français annonce qu’il ne se produira plus à L’Olympia ni au Casino de Paris, ces deux salles ayant rejoint la galaxie de Vincent Bolloré. Une décision présentée comme un geste politique, un mois après la mise à l’écart d’Olivier Nora à la tête des éditions Grasset.

Dominique A n’a pas choisi le format flamboyant. Pas de tribune collective dans Le Monde, pas de prise de parole publique en marge d’un concert : l’auteur de La Fossette a publié un simple post, mardi 28 avril 2026 en soirée, sur ses comptes personnels. Quelques lignes pour acter une décision dont la portée dépasse, de fait, les seuls plannings de tournée d’un artiste de cinquante-sept ans.

« En tant qu’artiste, j’ai […] décidé de ne plus me produire dans les salles parisiennes que possède également Monsieur Bolloré, telles l’Olympia ou le Casino de Paris », écrit Dominique Ané, plus connu sous le nom de Dominique A. Le chanteur précise dans la foulée qu’il étend ce boycott, à titre personnel, à l’enseigne Relay, omniprésente dans les gares et les aéroports français et opérée par une filiale du groupe Lagardère.

Une annonce passée par les réseaux, pas par les ondes

Le canal choisi n’a rien d’anecdotique. En se passant des grands médias d’information pour formuler son geste, Dominique A inscrit sa démarche dans une logique d’autonomie. Le message est court, directement signé, sans détour rhétorique. Il s’adresse autant à ses auditeurs qu’à la profession – les artistes, les producteurs, les tourneurs – qui composent quotidiennement avec les salles concernées.

L’écho a été rapide. Dans les vingt-quatre heures, l’AFP a relayé la prise de parole, suivie par Franceinfo, France 3 Régions, Yahoo Actualités, MSN, Charts in France et de nombreux comptes culturels sur X et Instagram. Plusieurs reprises ont mis en avant la formule virale popularisée par France 3 dans son titre, « No More BolloRelay », mot-valise associant le nom du milliardaire à celui de l’enseigne et résumant la logique d’extension du boycott : ne plus alimenter, en achats personnels comme en cachets professionnels, les structures rattachées au groupe.

L’argumentaire, lui, est circonscrit. Dominique A ne fait pas le procès de l’Olympia comme salle, ni du Casino de Paris comme institution musicale historique – les deux lieux conservent une aura considérable dans la chanson française. Il vise leur actionnariat actuel et la stratégie qu’il prête à cet actionnariat. « Monsieur Bolloré met tout en place pour que le Rassemblement national accède au pouvoir, de plus en plus volontiers », écrit-il. La phrase, dépouillée, déplace volontairement la conversation sur le terrain politique.

Le déclencheur Grasset

Le geste arrive deux semaines après l’événement qui l’a manifestement précipité. Le 15 avril, la maison Grasset a vu son président-directeur général, Olivier Nora, mis à l’écart par Vincent Bolloré, propriétaire désormais incontesté du groupe Hachette Livre dont dépend l’éditeur du boulevard Saint-Germain. Olivier Nora occupait la fonction depuis vingt-six ans. Sa connaissance fine des auteurs, sa réputation d’éditeur respecté et la place singulière de Grasset dans le paysage français ont transformé l’annonce en déflagration sectorielle.

La séquence qui a suivi est documentée jour par jour. Le 16 avril, une pétition lancée par plusieurs éditeurs – parmi lesquels Antoine Gallimard et l’ancienne ministre Françoise Nyssen – a dénoncé « une atteinte à la diversité éditoriale ». Le texte a été publié dans Le Monde les 17 et 18 avril. Dans les jours qui ont suivi, environ cent quarante auteurs maison ont fait savoir qu’ils quittaient Grasset par solidarité avec Olivier Nora. Parmi eux, Virginie Despentes, Bernard-Henri Lévy, Sorj Chalandon ou Frédéric Beigbeder, soit un noyau dur d’auteurs à fort capital symbolique.

La romancière Virginie Despentes a livré la formule la plus citée de l’épisode. Sur Franceinfo, elle a qualifié la séquence en ces termes : « Ce n’est pas une guerre, c’est de la prédation. » Le président de la République Emmanuel Macron est lui-même intervenu, sans nommer directement Vincent Bolloré, pour défendre « le pluralisme » dans le secteur de l’édition.

Vincent Bolloré, par la voix de ses équipes, a mis en avant des désaccords éditoriaux, en particulier autour du livre de Boualem Sansal, ainsi que la baisse des résultats financiers de Grasset, pour justifier la décision. Le débat sur le motif réel – difficultés économiques d’une maison ou reprise en main idéologique – n’est, à l’heure de l’annonce de Dominique A, pas tranché. C’est précisément ce flou que l’artiste choisit de combler par un geste : à défaut de pouvoir trancher publiquement la nature exacte du conflit chez Grasset, il en tire pour son compte les conséquences pratiques.

La sphère politique, au-delà du chef de l’État, s’est elle aussi exprimée. La sénatrice socialiste Sylvie Robert, longtemps active sur les sujets culturels et médiatiques, a estimé sur Public Sénat que l’éviction « témoigne une fois de plus de la reprise en main brutale de Vincent Bolloré ». Plusieurs essayistes habituellement éloignés des prises de position frontales – la journaliste Caroline Fourest, l’écrivain Sorj Chalandon, Alain Minc, ou encore Bernard-Henri Lévy – ont à leur tour qualifié la séquence de « signal inquiétant ». C’est dans ce contexte saturé de prises de parole que Dominique A intervient, deux semaines plus tard, en apportant pour la première fois la voix d’un musicien.

Cartographier les salles, cartographier l’empire

Le boycott annoncé porte sur deux scènes parisiennes très identifiées. L’Olympia, boulevard des Capucines dans le neuvième arrondissement, demeure la salle de référence des grandes carrières françaises depuis Bruno Coquatrix. Elle est aujourd’hui contrôlée, via une filiale, par le groupe Canal+ – lui-même rattaché à l’écosystème Vivendi puis Bolloré au terme des restructurations menées ces dernières années. Le Casino de Paris, situé près de la place de Clichy dans le même arrondissement, relève quant à lui du groupe Lagardère, dont Vincent Bolloré détient près de la moitié du capital et qu’il contrôle opérationnellement.

Au-delà de ces deux scènes, plusieurs autres lieux parisiens sont reliés au même environnement actionnarial : le Bataclan et les Folies Bergère sont régulièrement cités dans le périmètre Lagardère, sans que leur statut exact ne soit toujours unifié. Sur le terrain de la diffusion musicale, l’arrivée du milliardaire dans le capital de salles emblématiques modifie un paysage longtemps jugé fragmenté entre opérateurs indépendants, collectivités et grands diffuseurs internationaux.

L’extension du boycott aux Relay – dont Dominique A précise qu’elle est « à titre personnel », c’est-à-dire qu’elle ne concerne pas son activité d’artiste – traduit une volonté de cohérence : le réseau de kiosques constitue un point de contact massif avec le grand public, en particulier pour la presse et les livres de poche. Le geste rappelle indirectement la position particulière du groupe Lagardère sur la distribution des magazines en France.

L’inventaire complet des actifs de Vincent Bolloré dépasse de très loin les deux salles visées. Il englobe, dans l’audiovisuel, les chaînes Canal+, C8, CNews et CStar, ainsi que les radios Europe 1 et RFM. Dans la presse écrite, il rassemble des titres aussi différents que Le Journal du Dimanche, Paris Match et le mensuel Géo. Dans l’édition, il pèse à travers Editis et désormais Hachette Livre, dont Grasset n’est qu’une des nombreuses marques. Dans la communication enfin, il contrôle l’agence Havas. C’est cette concentration, plus que telle ou telle décision isolée, que les voix critiques – éditeurs, auteurs, désormais musiciens – désignent comme problématique.

Dominique A face à Bolloré : une décision strictement politique

Dominique A ne s’inscrit pas dans une logique de protestation strictement professionnelle. Il n’invoque ni cachet, ni programmation, ni litige avec les exploitants des salles concernées. Sa critique vise l’orientation politique qu’il prête, comme d’autres avant lui, à l’utilisation des médias et désormais des scènes par leur propriétaire. Le rapport entre les chaînes du groupe Canal+ – CNews en particulier – et la promotion d’idées proches de l’extrême droite a fait l’objet, ces dernières années, d’analyses régulières dans la presse, dans plusieurs travaux parlementaires et dans la sphère universitaire. Rolling Stone a documenté à plusieurs reprises cette trajectoire, notamment dans son enquête sur le « label média » porté par l’exécutif face à l’écosystème Canal+.

L’arrivée de Geoffroy Lejeune, ancien directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles, à la tête du Journal du Dimanche en 2023 – malgré une grève historique d’une quarantaine de jours dans la rédaction – est devenue, dans ce dossier, le marqueur souvent rappelé d’un alignement éditorial. Vincent Bolloré, lors de ses auditions devant le Sénat en 2022 puis devant l’Assemblée nationale en 2024, s’est lui-même décrit comme un « démocrate-chrétien modéré » et a affirmé n’exercer qu’une influence limitée sur les contenus de ses médias. Le décalage entre cette présentation et celle qu’en font les chercheurs, des journalistes des titres concernés et désormais une partie du monde culturel constitue le cœur de la controverse.

Pour Dominique A, la mise à l’écart d’Olivier Nora, intervenant après la transformation éditoriale du JDD, après les évolutions de CNews et après l’agrandissement progressif du périmètre Bolloré dans l’édition, fait basculer la question des salles parisiennes dans le même cadre. Le geste posé est cohérent avec une lecture où chaque ajout au portefeuille devient, pour l’artiste, une raison supplémentaire d’établir une distance.

Un artiste qui n’en est pas à son premier engagement

Le boycott ne sort pas de nulle part dans la trajectoire de Dominique A. Né à Provins en 1968, fils unique d’un professeur, il commence par s’intéresser, adolescent, au punk puis à la new wave britannique. Il monte un premier groupe sous le nom de John Merrick, en référence au héros du film The Elephant Man de David Lynch. Il sort en 1992 son premier album, La Fossette, autoproduit, qui révèle d’emblée une voix singulière, à la croisée du rock indépendant et de la chanson à texte. Trois ans plus tard, le single Le Twenty-Two Bar, extrait de l’album La Mémoire neuve, lui apporte une reconnaissance plus large.

Suivront une quinzaine d’albums, parmi lesquels Tout sera comme avant (2004), L’Horizon (2006) – partiellement nourri par un voyage au Groenland –, La Musique (2009) à dominante électronique, ou encore Vie étrange (2020). Son dernier disque en date, Quelques lumières, est sorti en 2024 sous la forme d’un double album. C’est ce répertoire qu’il défend actuellement en tournée, accompagné notamment du contrebassiste Sébastien Boisseau et du pianiste Julien Noël.

Au-delà de sa propre discographie, Dominique A a également infusé une partie de la scène francophone des années 1990 et 2000. Il a notamment été l’une des forces motrices du début de carrière de Françoiz Breut, pour laquelle il a écrit de nombreuses chansons depuis 1997. En 2009, il a co-signé trois titres de l’album L’Embellie de Calogero, démontrant une capacité à circuler hors de son pré carré indépendant. Plusieurs artistes installés depuis, parmi lesquels Miossec, Holden ou Arman Méliès, ont reconnu dans son émancipation vis-à-vis des codes de la chanson à texte un précédent qui leur a permis, selon leurs propres mots, de faire la musique qu’ils aimaient en français.

Sur le terrain des prises de position publiques, son nom circule depuis longtemps dans les listes de signataires. En janvier 2021, il fait partie des artistes ayant relayé l’appel lancé par des bibliothécaires sur la politique sanitaire. En décembre 2024, il rejoint plus d’un millier d’acteurs culturels mobilisés contre les coupes budgétaires touchant la culture en région Pays de la Loire. Sans en faire le cœur de sa communication, il a régulièrement associé son nom à des causes liées au statut de l’artiste-auteur, à l’accès à la culture en territoire et aux libertés publiques.

Considéré comme l’un des fondateurs de la « nouvelle scène française » au début des années 1990, il occupe une position particulière dans la chanson hexagonale : suffisamment installé pour que sa voix porte, suffisamment à l’écart de l’industrie majeure pour que son boycott n’apparaisse pas comme un calcul promotionnel. Cette position rend la décision plus visible. Elle limite aussi son effet contraignant : Dominique A ne joue qu’épisodiquement à L’Olympia ou au Casino de Paris, et la décision ne s’accompagne pas de l’annulation publique d’une date programmée.

Une question ouverte pour la profession

Le geste pose, mécaniquement, une question pratique aux artistes français : où jouer demain à Paris si l’on partage l’analyse de Dominique A ? Le paysage des salles de la capitale n’est pas réductible aux seules adresses contrôlées par Vincent Bolloré. La Cigale et l’Élysée Montmartre, dans le dix-huitième arrondissement, restent dans le giron Live Nation. Le Trianon, le Café de la Danse ou la Maroquinerie disposent d’opérateurs distincts. Les Folies Bergère et le Bataclan, dont le rattachement précis aux ensembles Lagardère ou Vivendi a varié au fil des opérations capitalistiques, méritent quant à eux un examen au cas par cas. La Philharmonie de Paris, l’Accor Arena, le Zénith ou la Salle Pleyel obéissent à des logiques d’exploitation différentes – établissement public, gestionnaire privé sous délégation, association adossée à un réseau de salles. Côté collectivités, la Ville de Paris dispose d’un parc municipal substantiel.

Pour les artistes les mieux établis, la question est donc moins d’une absence d’alternatives que d’un choix de programmation. Pour les artistes émergents, la donne est plus complexe : la circulation entre les principales salles parisiennes obéit à des logiques de tourneurs, de plans média et d’agendas qui ne se laissent pas facilement reformater par des considérations politiques individuelles. C’est sans doute l’un des effets attendus de la prise de parole de Dominique A : non pas convaincre tous ses pairs de l’imiter, mais ouvrir une conversation interne sur les conditions de production et de diffusion d’un répertoire francophone exposé à une concentration capitalistique inédite.

La question est d’autant plus sensible que les économies des deux salles concernées dépendent largement des artistes francophones. L’Olympia accueille chaque année plusieurs centaines de représentations, dont une part significative revient à des chanteurs et chanteuses de variété ou de pop hexagonale. Le Casino de Paris, plus modeste mais doté d’une jauge de l’ordre de mille cinq cents places, irrigue à son tour le secteur des tourneurs spécialisés dans la chanson. Une éventuelle vague de retraits volontaires aurait donc, à moyen terme, un effet économique mesurable, et pas seulement symbolique. À l’inverse, l’absence de mouvement collectif laisserait au geste de Dominique A le statut d’une exception artistique, à l’instar des positions individuelles que d’autres musiciens, écrivains ou comédiens ont pu adopter ces dernières années à l’égard de plateformes ou d’enseignes associées à des controverses publiques.

Du côté des salles concernées, aucune réaction publique n’a été enregistrée dans les heures qui ont suivi l’annonce. Vincent Bolloré n’a pas commenté la décision de Dominique A. Les directions artistiques de L’Olympia et du Casino de Paris, sollicitées par plusieurs médias, n’ont pas davantage réagi à l’heure de la rédaction de cet article. Du côté des organisations professionnelles – syndicats d’artistes, fédérations de salles, sociétés d’auteurs – le silence dominait également, preuve indirecte que le geste, posé à titre individuel, ne s’inscrit pas, pour l’instant, dans une démarche concertée.

Reste à observer si la décision de Dominique A demeurera un geste isolé ou si elle inaugurera, comme cela a été le cas dans l’édition après la crise Grasset, un mouvement plus large dans la musique. La prise de position de Virginie Despentes, le départ groupé de plus de cent quarante auteurs et la pétition d’éditeurs ont, en avril, transformé une décision interne en débat national. La question reste posée pour la scène : un musicien ou une musicienne suivra-t-elle, dans les jours ou les semaines à venir, la voie ouverte par l’auteur de La Fossette ? La réponse appartient désormais à la profession.

La rédaction.


Source:

www.rollingstone.fr

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