ACTUALITELahcen Isaac Hammouch "Maroc : Aziz Akhannouch, d’homme providentiel...

Lahcen Isaac Hammouch « Maroc : Aziz Akhannouch, d’homme providentiel à problème national »

-

Publicité
À l’approche des législatives prévues en 2026, une impression s’impose dans l’opinion : ce qui devait incarner l’“efficacité managériale” est devenu un facteur d’inefficacité politique. Le cas Akhannouch condense, à lui seul, quatre lignes de fracture – gouvernance, économie, social, et coalition – qui transforment un pari de 2021 en impasse de 2025. Il ne s’agit pas d’un simple retournement de popularité : c’est un faisceau de signaux objectifs, amplifiés par des controverses sur les conflits d’intérêts, par une panne de résultats tangibles sur l’emploi, par des crises sociales à répétition et par une majorité qui tangue à vue. Le tout, sous un calendrier resserré : à un an environ du scrutin, l’alternance et la recomposition deviennent des hypothèses centrales – mais dans un champ partisan fragmenté, où l’issue dépendra autant des règles du jeu que des rapports de force du moment.

Le premier verrou tient au soupçon persistant de confusion entre affaires publiques et intérêts privés. Le chef du gouvernement est aussi, via sa famille, l’actionnaire de référence du groupe Akwa (hydrocarbures, énergie, distribution). Deux épisodes ont durablement abîmé la confiance : d’une part, l’affaire des pratiques anticoncurrentielles sur les carburants, sanctionnée en 2023 par le Conseil de la concurrence ; d’autre part, l’attribution du méga-projet de dessalement de Casablanca-Settat à un consortium comprenant des sociétés liées au groupe Akwa, qui a relancé des accusations de conflit d’intérêts. Même si la légalité des procédures est défendue, le coût politique est réel : l’opposition a demandé sa démission et agité la menace d’une censure, nourrissant l’idée d’une “oligarchisation” de l’action publique au bénéfice de quelques groupes.

Le deuxième verrou est économique. Après le choc inflationniste de 2022-2023, les prix ont nettement décéléré en 2024, ce qui aurait dû offrir un répit. Mais ce reflux n’a pas “traversé” le chômage : le taux national a grimpé à plus de 13 % en 2024, avec un pic chez les jeunes à près de 37 %, et de lourdes pertes d’emplois agricoles sous l’effet d’une sécheresse récurrente. Autrement dit, la stabilisation des prix n’a pas été vécue comme une amélioration du quotidien, car le marché du travail – clef du pouvoir d’achat – est resté déprimé. Les prévisions indiquent bien un rebond de la croissance en 2025-2026, mais cette embellie dépend des récoltes et ne répare ni l’érosion des revenus, ni le décrochage de l’emploi formel observé depuis des années. La contradiction entre “macro-optimisme” et “micro-désenchantement” alimente, logiquement, l’attrition de la confiance.

À cette panne d’ascenseur social se superpose le débat budgétaire et de redistribution. Le Maroc a maintenu une partie coûteuse de la compensation tout en lançant un chantier massif d’aide sociale directe et de généralisation de la protection sociale. L’État a, d’un côté, continué d’amortir les prix régulés et, de l’autre, déployé des transferts monétaires mensuels ciblés qui ont touché des millions de familles depuis fin 2023. Sur le papier, la combinaison “filets sociaux + amortisseurs de prix” est cohérente. Dans la pratique, elle a deux angles morts : l’exécution perfectible (ciblage contesté, délais administratifs) et l’absence d’un choc d’investissement créateur d’emplois massifs, hors quelques filières locomotives comme l’automobile ou les énergies renouvelables. Résultat : un État social plus visible mais perçu comme réparateur, pas transformateur.

Le troisième verrou est social et symbolique. L’école peine à se redresser malgré un effort salarial important en faveur des enseignants et des réformes pédagogiques ; la santé publique subit des drames qui choquent l’opinion, et les tensions hydriques font entrer le pays dans une gestion critique de l’eau. La décision, inédite en 2025, d’appeler les citoyens à renoncer au sacrifice de l’Aïd pour protéger le cheptel, dit la gravité de la crise rurale et agricole. Dans cet environnement, chaque signe de décalage entre le train de vie des élites et les difficultés des ménages nourrit l’idée d’un pays à deux vitesses, où la modernisation visible ne compense plus des services collectifs fragiles.

Le quatrième verrou est politique. La coalition RNI-PAM-Istiqlal a souvent donné le spectacle d’une majorité sans colonne vertébrale, avec des tiraillements internes et des choix de casting contestés. L’opposition a tenté d’orchestrer une motion de censure, sans parvenir à en faire un moment de bascule, mais l’épisode a acté la vulnérabilité politique de l’exécutif. À un an du scrutin, la fragilité ne tient pas tant à un basculement programmatique qu’à l’impression d’une majorité usée, réactive plus que stratégique, et incapable de proposer une trajectoire crédible sur l’emploi, l’école, la santé ou l’eau.

Dans ce contexte, 2026 ne sera pas un référendum “pour ou contre” Akhannouch seulement, mais un test du système politique. Deux paramètres pèsent déjà. Le premier est juridique : depuis la réforme de 2021, le quotient électoral est calculé sur la base des inscrits et non des suffrages exprimés, ce qui favorise la dispersion et rend improbable l’émergence d’une très grande formation. Le second est constitutionnel : le chef du gouvernement doit obligatoirement être choisi au sein du parti arrivé en tête. Concrètement, l’issue dépendra autant du premier parti que de sa capacité à bâtir un attelage tenable.

Qui, alors, est le mieux placé pour conduire le prochain gouvernement dans un champ partisan réputé faible ? Plusieurs scénarios dominent. Premier scénario : un RNI encore premier, mais contraint à un aggiornamento. L’appareil, ses ressources territoriales et ses alliés lui offrent une résilience. Mais le “coût Akhannouch” peut devenir prohibitif électoralement et coalisant politiquement ; une transition de leadership au sein même du RNI – si ce parti arrivait en tête – n’est pas impossible pour reconstituer de la légitimité gouvernementale. Deuxième scénario : un retour de l’Istiqlal en pivot, sur une promesse d’orthodoxie institutionnelle et de gestion stable, dans une coalition large et pragmatique. Troisième scénario : une remontée du PJD, non pas vers l’hégémonie de 2016, mais assez pour coiffer le peloton et récupérer la primature, sur un vote-sanction plus que sur un vote d’adhésion. Mais ce scénario comporte un danger stratégique : la coloration islamiste du PJD pose un problème majeur dans un contexte international où plusieurs pays européens – la France, l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas – mènent une guerre ouverte contre les Frères musulmans. Le retour d’un islamisme politique à la tête du gouvernement marocain serait perçu comme une source de défiance et compliquerait sérieusement la politique étrangère du Royaume, notamment dans sa coopération sécuritaire avec l’Europe.

Il existe toutefois une autre technique, bien connue de la vie politique marocaine : la naissance d’un nouveau parti contrôlé de près par le makhzen, permettant de canaliser la contestation et de proposer une alternative présentable sans bouleverser l’équilibre institutionnel. L’histoire politique récente a montré que cette méthode pouvait être utilisée pour éviter le débordement et stabiliser la scène. Il n’est pas exclu que, dans le climat actuel, une telle formule soit réactivée pour 2026.

Enfin, un élément crucial s’impose dans l’équation de 2026 : le rôle des Marocains de l’étranger. Présents en Europe, en Amérique du Nord et dans le Golfe, ils représentent un poids démographique et financier considérable, mais restent souvent à la marge des grandes décisions politiques. Or leur intégration dans le futur gouvernement, même symbolique, pourrait être une arme stratégique face à deux défis. Le premier est interne : l’émergence du Parti nationaliste rifain (PNR), qui gagne en ampleur au sein de la diaspora et pourrait nourrir un discours de contestation radicale. Plus inquiétant encore, ce parti entretient des proximités idéologiques avec le Polisario et trouve dans l’Algérie un allié objectif. Le soutien politique et financier d’Alger, déjà acquis au mouvement séparatiste sahraoui, s’étend aujourd’hui à tout acteur capable de fragiliser la cohésion nationale marocaine, et le PNR en devient une courroie supplémentaire. Le deuxième défi est externe : l’Algérie, qui s’emploie activement à perturber l’avancement du Maroc sur la scène régionale, trouve dans ce double levier – Polisario et PNR – un outil de pression et de nuisance. Donner aux Marocains du monde une place politique, leur offrir des sièges de décision et les inclure dans une gouvernance rénovée serait un moyen de neutraliser ces menaces tout en réconciliant l’État avec une partie essentielle de sa population.

Ce paysage ne doit pas faire perdre de vue la ligne directrice : le Maroc ne souffre pas d’un défaut d’initiatives, mais d’un déficit d’impact. De nombreux chantiers existent – l’eau, la protection sociale, les énergies renouvelables –, mais l’agrégation de ces projets ne fait pas une stratégie lisible si l’emploi ne redémarre pas, si l’école et l’hôpital ne regagnent pas de crédibilité, et si la gouvernance n’est pas assainie des soupçons de mélange des genres. C’est précisément parce que ces conditions n’ont pas été réunies que, dans l’imaginaire public, Aziz Akhannouch est passé du statut de solution attendue à celui de problème à résoudre.

Lien Source Almouwatin.com

Lahcen Isaac Hammouch
Lahcen Isaac Hammouchhttps://www.bxl-media.com
Lahcen Isaac Hammouch est un journaliste, écrivain et conférencier belge, engagé depuis plus de deux décennies dans les questions de cohésion sociale, de dialogue interculturel et de compréhension des enjeux géopolitiques contemporains. Journaliste et acteur médiatique Fondateur et président de Bruxelles Media, une agence de presse internationale, il a contribué à donner une voix aux communautés issues de la diversité tout en s’ouvrant à des débats de portée mondiale. Il collabore avec de nombreux journaux et plateformes, en Belgique et à l’international, où il publie régulièrement des chroniques et analyses sur la démocratie, la radicalisation et les défis migratoires. Écrivain et auteur engagé Hammouch est l’auteur de l’ouvrage de référence « Political Islam and Liberal Democracies : The Roots of an Existential Incompatibility » (2023), dans lequel il analyse en profondeur les tensions entre l’islam politique et les valeurs libérales. Un second livre, Peace in the South Caucasus, en 2025, et un troisième projet en cours portera sur le jihadisme au Sahel. Ses écrits se distinguent par une approche analytique, documentée et accessible à un large public.
Publicitéspot_img
Publicité

Dernières nouvelles

1/10: CBS Weekend News

1/10: CBS Weekend News – CBS News Watch CBS News Police arrest man in the murder mystery of Ohio...

Lahcen Isaac Hammouch « Maroc–Belgique : quand la loi protège la presse ici et protège le pouvoir là-bas »

La nouvelle loi marocaine relative à la presse et à la réorganisation du secteur n’est pas seulement un texte...

Guerre au Soudan : le monde est invité à ne pas ignorer les « horribles violences sexuelles »

Publié par le bureau des droits de l’homme des Nations Unies, HCDHle rapport décrit comment des civils – dont...

Un artiste tatar de Crimée trace une nouvelle voie à travers l’argile en Ukraine en temps de guerre

Depuis l’invasion à grande échelle de la Russie en 2022, l’Ukraine a subi des raids aériens et des frappes...
- Advertisement -spot_img

« Crise presque invisible » : l’ONU exhorte le monde à ne pas détourner le regard du Myanmar

Parlant à Actualités de l’ONU lors d’une visite au siège de l’ONU à New York, Gwyn Lewis, résidente par...

L’Ukraine continue de souffrir alors que l’électricité est coupée pendant plusieurs jours en raison des attaques russes en cours

Dans une mise à jour en provenance d’Ukraine, le plus haut responsable de l’aide de l’ONU dans ce pays,...

Must read

1/10: CBS Weekend News

1/10: CBS Weekend News – CBS News Watch CBS...
- Advertisement -spot_img

You might also likeRELATED
Recommended to you