Depuis le choc de 2016, la question revient avec insistance dans le débat public: le néolibéralisme a-t-il perdu sa position dominante ou s’est-il simplement transformé? L’élection de Donald Trump aux États-Unis et le vote en faveur du Brexit au Royaume-Uni ont été perçus comme deux signaux majeurs d’une rupture politique. Ces événements ont ébranlé l’idée d’une mondialisation économique portée par l’ouverture des marchés, la circulation des capitaux et la primauté donnée à la concurrence.
La discussion dépasse cependant le constat d’un rejet électoral. Elle porte sur la nature même d’une doctrine qui a profondément influencé les politiques publiques contemporaines pendant plusieurs décennies. Le néolibéralisme ne se réduit pas à un effacement de l’État. Il a aussi redéfini son rôle: organiser les marchés, garantir certaines règles de concurrence, encadrer la monnaie, favoriser la discipline budgétaire et accompagner des réformes touchant aux services publics, au travail ou à la fiscalité. C’est cette articulation entre puissance publique et logique de marché qui nourrit aujourd’hui les analyses les plus attentives.
Les débats entre intellectuels, économistes et historiens des idées portent donc moins sur une disparition nette que sur une recomposition. Les discours protectionnistes, les tensions commerciales et la remise en cause de certains accords internationaux ont fragilisé le vocabulaire traditionnel de l’ouverture économique. Mais plusieurs mécanismes associés à cette doctrine demeurent présents dans les choix de politique économique: recherche d’attractivité, concurrence entre territoires, rôle central des marchés financiers et attention portée aux équilibres macroéconomiques. La rupture politique de 2016 n’a pas effacé cet héritage; elle en a rendu les contradictions plus visibles.
Cette évolution éclaire aussi la difficulté à qualifier la période actuelle. D’un côté, la contestation sociale et électorale a affaibli la promesse d’une prospérité largement partagée par la libéralisation. De l’autre, les États continuent souvent d’agir à l’intérieur d’un cadre construit depuis les années 1970 et 1980. Le retour de politiques industrielles, les contrôles renforcés dans certains secteurs stratégiques ou les débats sur la souveraineté économique ne signifient pas automatiquement un changement complet de modèle. Ils montrent plutôt que le rapport entre marché, démocratie et puissance publique reste instable.
La question de la « mort » du néolibéralisme apparaît ainsi moins tranchée qu’il n’y paraît. Les élections et les référendums ont révélé une crise de légitimité, mais la doctrine continue de structurer une partie des institutions, des réformes et des réflexes gouvernementaux. L’enjeu central, pour les années à venir, sera de mesurer si cette crise ouvre la voie à un nouveau paradigme économique ou si elle produit une version adaptée du même cadre, davantage marquée par la souveraineté, la sécurité et l’intervention ciblée de l’État.






