La puissance moderne n’est plus seulement l’affaire de frontières et d’armées, souligne l’historien Xavier Carpentier-Tanguy. Spécialiste des mondes marins, il identifie dans le bras de fer autour du détroit d’Ormuz l’émergence d’une rhéocratie, un ordre où l’avantage stratégique tient à la capacité à contrôler, sécuriser ou perturber les flux. Cette lecture déplace le centre de gravité des études de puissance : il s’agit autant d’influencer les routes, pipelines, câbles et chaînes logistiques que de détenir des territoires.
Au-delà de l’image classique des États en compétition pour des territoires et des ressources, la focalisation sur les flux met en lumière une variété d’instruments et de vulnérabilités. Les voies maritimes, les systèmes de transport, les infrastructures énergétiques et les réseaux numériques constituent des artères vitales ; leur disruption a des effets rapides et étendus sur les économies et les sociétés. La rhéocratie ne supprime pas les formes traditionnelles de puissance, mais elle les complète par une logique de maîtrise des circulations, qui peut se traduire par des moyens militaires, juridiques, économiques ou technologiques.
La reconnaissance de ce basculement a des conséquences opérationnelles et normatives. Sur le plan opérationnel, la protection des infrastructures et des voies de communication exige des capacités combinées : surveillance maritime, cyberdéfense, sécurité des chaînes d’approvisionnement. Sur le plan normatif, elle pose des questions sur la régulation internationale des flux, la gouvernance des espaces maritimes et la protection des communications transfrontalières. Les acteurs publics et privés sont ainsi placés devant la nécessité d’une résilience accrue et d’une coopération internationale renouvelée pour préserver la continuité des échanges.
La proposition de Xavier Carpentier-Tanguy offre un outil de lecture utile pour comprendre les tensions contemporaines liées aux passages stratégiques et aux infrastructures. En reconnaissant le rôle central des flux dans la fabrication de la puissance, les décideurs peuvent mieux calibrer leurs réponses — tant en matière de défense que de politique économique et technologique — pour répondre aux défis d’un monde où la mobilité et l’information deviennent des leviers de pouvoir. Cette transformation invite à repenser les priorités sans renier les acquis des approches traditionnelles.






