Il y a quelque chose de fascinant dans l’image de cet homme grand, au profil aquilin, qui se brosse les dents en toute simplicité dans un camp militaire à la frontière albanaise, en 1999, au milieu d’une guerre. Frank Gardner, le correspondant sécurité de la BBC, le reconnaît immédiatement. C’est Mohamed ben Zayed Al Nahyane, alors chef d’état-major des forces armées émiraties, venu déployer ses troupes dans les Balkans comme si cela allait de soi. Un émirat du Golfe, à peine plus grand que la Bretagne, envoyant ses soldats en Europe pour maintenir la paix. Déjà, à cette époque, quelque chose dans cet homme ne collait pas avec l’image convenue du prince arabe riche et oisif.
Vingt-sept ans plus tard, à Évian-les-Bains, sur les rives du lac Léman, le même homme — désormais président des Émirats arabes unis — s’est assis à la table du G7. Seul dirigeant arabe invité au sommet des sept plus grandes démocraties industrielles, il a reçu de Donald Trump un éloge public qui a résonné bien au-delà des salles feutrées du Palais des Congrès : « Il est un guerrier, un homme courageux qui fait ce qui doit être fait. » Ce n’était pas une formule de politesse. C’était une reconnaissance. Celle d’un homme qui, depuis trente ans, a transformé un petit État pétrolier en acteur incontournable de la gouvernance mondiale.
L’héritier d’une vision fondatrice
Pour comprendre Mohamed ben Zayed, il faut commencer par son père. Zayed ben Sultan Al Nahyane, fondateur des Émirats arabes unis en 1971, était un homme d’État visionnaire qui avait vu son pays passer en une génération du désert à la modernité. Né en 1961, Mohamed est le troisième fils de Zayed, mais celui qui a hérité le plus profondément de son esprit pragmatique et de son sens de l’État. Éduqué à Abou Dhabi et Al Aïn, il est envoyé à dix-huit ans à l’Académie royale militaire de Sandhurst, en Angleterre, dont il sort diplômé en 1979. Cette formation britannique va marquer son caractère pour toujours : discipline, discrétion, sens de la hiérarchie, et une vision froide et stratégique du monde.
Dès son retour, il s’engage dans l’armée de l’air émiratie, dont il gravit rapidement les échelons. Lorsque l’Irak envahit le Koweït en 1990, le jeune officier se rend aux États-Unis avec une liste de commandes d’armement si colossale que le Congrès américain s’inquiète d’une déstabilisation de la région. C’est peut-être là que naît sa conviction la plus profonde : dans un monde dangereux, seule la force compte. Non pas la force brute, mais la force intelligente — celle qui combine les armes, l’argent et la diplomatie.
En 1993, il devient chef d’état-major des forces armées. En 2004, il est nommé prince héritier d’Abou Dhabi. En mai 2022, il accède à la présidence des Émirats. Mais dans les faits, cela fait longtemps qu’il dirige. Depuis au moins une décennie, les grandes décisions émiraties portent sa marque : l’intervention militaire au Yémen en 2015, la normalisation avec Israël en 2020 dans le cadre des Accords d’Abraham, et aujourd’hui la rupture avec l’OPEP et la médiation dans la guerre russo-ukrainienne.
L’homme qui a dit non à l’OPEP
Pour saisir ce qui s’est joué à Évian, il faut revenir quelques semaines en arrière, dans les heures les plus sombres de l’année 2026. Fin février, le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran embrase le Moyen-Orient. L’Iran ferme le détroit d’Ormuz, cette artère vitale par laquelle transitent normalement plus de 16 millions de barils de pétrole par jour. Le territoire émirien subit des frappes de missiles et de drones. En l’espace d’un mois, les exportations pétrolières d’Abou Dhabi s’effondrent de 3,4 millions de barils par jour à seulement 1,9 million. Pour un pays dont la prospérité repose encore largement sur l’or noir, c’est un coup de massue.
Face à cette tempête, Mohamed ben Zayed ne panique pas. Il calcule. Et le 28 avril 2026, il prend une décision qui stupéfie le monde de l’énergie : il annonce le retrait des Émirats de l’OPEP, effectif le 1er mai, mettant fin à 59 ans d’appartenance au cartel. Une décision souveraine, unilatérale, prise sans consulter Riyad, sans préavis, sans négociation. En un coup de téléphone, il rompt avec une organisation dont l’Arabie Saoudite est l’épine dorsale, signalant au monde que les Émirats ne se laisseront plus dicter leur politique par un cartel qui incluait l’Iran — le pays qui venait de leur couper l’accès à la mer.
La décision est aussi économique que géopolitique. Depuis des années, ADNOC, le géant pétrolier émirien, avait investi 150 milliards de dollars pour porter sa capacité de production à 4,85 millions de barils par jour. Mais les quotas de l’OPEP le contraignaient à n’en produire que 3 millions. Autant d’investissements immobilisés, autant de revenus perdus. En claquant la porte, MBZ libère son outil industriel. Dès le mois de juin 2026, libérés de toute contrainte, les Émirats enregistrent un record historique d’exportations : 3,7 millions de barils par jour, acheminés en grande partie via l’oléoduc de Fujairah qui contourne le détroit d’Ormuz — une infrastructure dont son fils Khalid vient d’ordonner le doublement de capacité d’ici 2027.
À Évian, l’adoubement occidental
C’est dans ce contexte que Mohamed ben Zayed arrive à Évian-les-Bains le 15 juin 2026. Le G7, organisé par Emmanuel Macron dans cette station thermale de Haute-Savoie, est dominé par une seule question : comment gérer l’après-guerre avec l’Iran, rouvrir durablement le détroit d’Ormuz, et stabiliser une région qui a failli basculer dans le chaos ? Et pour répondre à cette question, les sept dirigeants les plus puissants du monde ont besoin d’un homme qui parle à tout le monde, qui a les moyens d’agir, et qui jouit d’une crédibilité que ni Washington, ni Paris, ni Berlin ne peuvent revendiquer dans le monde arabe.
Cet homme, c’est MBZ.
La veille de l’ouverture du sommet, le 14 juin, l’annonce d’un accord de cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran, incluant la réouverture progressive du détroit d’Ormuz, tombe comme un soulagement mondial. Les Émirats n’en sont pas officiellement les artisans, mais leur rôle de facilitateur discret est connu de tous les participants. Ce sont eux qui ont maintenu des canaux de communication ouverts avec Téhéran tout au long du conflit, eux qui ont accueilli les émissaires américains, eux qui ont pesé dans les coulisses pour qu’une solution négociée l’emporte sur l’escalade militaire.
Sur le podium du G7, Donald Trump ne s’y trompe pas. Lorsqu’il évoque son homologue émirien, les superlatifs fusent : « Il est un guerrier. Un homme courageux qui fait ce qui doit être fait. » La formule, dans la bouche d’un président américain qui n’est pas avare en hyperboles, prend ici une résonance particulière. Elle dit quelque chose de vrai sur MBZ : sa capacité à prendre des décisions difficiles, à rompre avec les consensus mous, à agir là où d’autres tergiversent.
En marge des sessions plénières, MBZ multiplie les bilatérales. Il rencontre Trump pour évoquer le renforcement du partenariat stratégique américano-émirien, la sécurité du Golfe et les investissements croisés dans l’intelligence artificielle. Il s’entretient avec Ursula von der Leyen et António Costa, les deux têtes de l’Union européenne, sur la sécurité énergétique et l’avenir du Moyen-Orient. Quelques jours plus tard, de retour à Paris, il est reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron pour un dîner officiel le 29 juin — une attention protocolaire réservée aux chefs d’État de premier plan.
L’homme qui parle à Poutine et à Zelensky
La présence de MBZ à Évian ne s’explique pas seulement par la crise iranienne. Elle est aussi la reconnaissance d’un rôle que les Émirats jouent depuis deux ans sur un autre théâtre de guerre : l’Ukraine. Depuis 2024, Abou Dhabi s’est imposé comme le seul intermédiaire crédible entre Moscou et Kiev. Vingt-six échanges de prisonniers de guerre ont été facilités sous son égide, permettant la libération de 4 771 captifs. Le 16 mai 2026, au lendemain du dernier échange, Vladimir Poutine appelait personnellement MBZ pour le remercier. En janvier de la même année, Abou Dhabi avait accueilli des pourparlers trilatéraux inédits entre délégations américaine, russe et ukrainienne.
Cette capacité à parler à tout le monde — à Trump comme à Poutine, à Zelensky comme aux dirigeants iraniens — est la marque de fabrique de la diplomatie émiratie. Elle repose sur un principe simple que MBZ a toujours défendu : les Émirats n’ont pas d’ennemis permanents, seulement des intérêts permanents. Cette neutralité calculée, que certains critiquent comme de l’opportunisme, est en réalité une ressource diplomatique rare dans un monde de plus en plus polarisé.
La vision du futur : de l’or noir aux données
Mohamed ben Zayed sait mieux que quiconque que le pétrole ne durera pas éternellement. Depuis des années, il prépare l’après. Et c’est son fils Khalid ben Mohamed ben Zayed, prince héritier d’Abou Dhabi, qui incarne cette transition vers l’économie du savoir. En mai 2025, les Émirats ont signé avec OpenAI, Nvidia, Oracle et SoftBank le projet Stargate UAE : un campus d’intelligence artificielle d’un gigawatt à Abou Dhabi, faisant des Émirats arabes unis le premier pays au monde à déployer ChatGPT à l’échelle nationale. Khalid préside l’université MBZUAI, dont la promotion 2026 compte 140 diplômés issus de 23 pays, dont des chercheurs qui rejoignent Tesla, Meta ou le MIT. Le pays qui exportait du pétrole veut désormais exporter de l’intelligence.
Le 2 juillet 2026, quelques jours après le G7, MBZ a signé un décret restructurant le Conseil international humanitaire et philanthropique, confiant sa présidence à son fils Theyab et y intégrant les ministres du Commerce extérieur et de la Coopération internationale. Un signal discret mais clair : les Émirats institutionnalisent leur diplomatie de la générosité, après avoir annoncé 1,2 milliard de dollars pour la reconstruction de Gaza en février. Dans un monde où la puissance se mesure aussi à la capacité à reconstruire, Abou Dhabi veut être incontournable.
Un bilan ambitieux, des questions ouvertes
Aucun portrait sérieux de MBZ ne peut ignorer les débats que suscite son action. Sa politique étrangère, volontariste et parfois musclée, a exposé les Émirats à des critiques sur leur rôle dans certains conflits régionaux. Des organisations internationales ont régulièrement interpellé Abou Dhabi sur les conditions faites aux voix dissidentes à l’intérieur du pays. Ces questionnements font partie du débat légitime autour de tout dirigeant de cette envergure. Ils n’effacent pas la réalité d’une puissance qui, en quelques décennies, a su se rendre indispensable sur les dossiers les plus complexes de la planète — de la médiation russo-ukrainienne à la stabilisation du Golfe, en passant par le financement de la reconstruction de Gaza.
Ces tensions entre ambition diplomatique et attentes en matière de gouvernance interne sont précisément ce qui rend le personnage de MBZ si complexe et si représentatif des contradictions du monde contemporain. Elles rappellent que le « guerrier » salué par Trump à Évian est avant tout un homme d’État pragmatique, qui navigue dans un monde où aucune puissance n’est parfaite — et où l’efficacité reste souvent le premier critère du respect international.
Le monde ne peut plus se passer d’Abou Dhabi
Le sommet du G7 d’Évian restera dans les annales comme le moment où l’Occident a formellement acté une réalité que les chancelleries murmurent depuis des années : on ne peut plus gouverner le monde sans passer par Abou Dhabi. En invitant Mohamed ben Zayed à leur table, les dirigeants des sept plus grandes puissances industrielles ont reconnu que la géopolitique du XXIe siècle ne se joue plus seulement entre Washington, Berlin, Paris, Tokyo et Londres. Elle se joue aussi dans ce pays du Golfe qui, en soixante ans d’existence, est passé du désert à la cinquième place du classement mondial de compétitivité.
MBZ a 64 ans. Il est au sommet de sa puissance et de son influence. La question qui se pose désormais est celle de l’héritage : peut-il construire des institutions suffisamment solides pour que cette influence survive à son règne ? Son fils Khalid semble en mesure de porter le flambeau technologique et diplomatique. Mais la vraie question est plus profonde : les Émirats ont-ils les fondations — politiques, sociales, institutionnelles — pour durer au-delà de l’homme qui les a façonnés ?
Pour l’heure, à Évian, le président des Émirats arabes unis a répondu à une question plus immédiate. Et la réponse était oui.






