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Maroc : l’affaire Ahmed Qilich, ou quand la vente de diplômes menace l’État de droit


La condamnation à quatre ans de prison ferme du professeur universitaire Ahmed Qilich dans l’affaire désormais connue comme celle de la « vente de diplômes de master » n’est pas un simple fait divers judiciaire. Elle constitue un séisme silencieux qui interroge en profondeur le fonctionnement de l’État, la crédibilité des institutions et la solidité du pacte social au sein d’une monarchie qui se veut fondée sur la justice, l’équité et la méritocratie.


Car au-delà de la sanction pénale infligée à un enseignant et à ses complices, une question fondamentale demeure, lourde, dérangeante et encore largement sans réponse : que fait-on des bénéficiaires de ce système frauduleux ?
Il ne s’agit pas ici d’un réseau marginal ou anecdotique. Les éléments qui ont filtré de l’enquête laissent apparaître un mécanisme structuré, organisé, et suffisamment rodé pour permettre l’obtention de diplômes de master sans cursus réel, sans évaluation sérieuse, parfois sans présence académique. En contrepartie, des sommes d’argent étaient versées, transformant l’université en un marché parallèle de certification.


Mais ce qui rend cette affaire explosive, c’est la nature même des profils ayant potentiellement bénéficié de ces diplômes. Il ne s’agit pas uniquement d’étudiants ordinaires. Parmi les bénéficiaires évoqués, figureraient des acteurs occupant des fonctions hautement sensibles : magistrats, juges, procureurs du Roi, avocats, fonctionnaires de haut niveau, voire responsables administratifs. Autrement dit, des femmes et des hommes censés incarner l’autorité de l’État, dire le droit, défendre la justice et protéger les citoyens.


Dès lors, une interrogation s’impose avec force : comment garantir l’intégrité de la justice lorsque certains de ses acteurs auraient accédé à leurs fonctions sur la base de diplômes frauduleux ? Comment un juge, dont le parcours académique est entaché de falsification, peut-il prétendre rendre des décisions équitables ? Comment un procureur du Roi peut-il défendre la légalité lorsqu’il aurait lui-même bénéficié d’un système illégal ? Comment un avocat peut-il plaider le droit en ayant contourné les règles fondamentales de l’accès à la profession ?


Le problème n’est pas seulement juridique, il est moral et institutionnel. Car ces individus, s’ils ont effectivement acquis leurs diplômes par la fraude, ont dès l’origine posé un acte de falsification, un usage de faux, une trahison du principe de mérite. Ils ont construit leur trajectoire professionnelle sur une rupture initiale avec la légalité. Et c’est cette même légalité qu’ils sont ensuite chargés de faire respecter.


Dans toute monarchie attachée à la stabilité et à la crédibilité de ses institutions, un tel paradoxe est insoutenable. Car l’autorité de l’État repose avant tout sur la confiance. Une confiance dans la compétence de ses élites, dans la légitimité de ses représentants et dans l’équité de ses décisions. Lorsque cette confiance est entamée, c’est l’ensemble de l’édifice qui vacille.


Certes, la justice a frappé. Ahmed Qilich et certains intermédiaires ont été condamnés. Mais cette réponse, aussi nécessaire soit-elle, reste partielle. Elle donne le sentiment que l’on sanctionne les maillons visibles du système tout en évitant soigneusement d’exposer ses ramifications les plus sensibles. Or, une justice qui s’arrête à mi-chemin devient elle-même problématique.


Le droit exige des preuves, dira-t-on. Et c’est exact. Mais la question qui se pose aujourd’hui dépasse le strict cadre pénal. Elle est celle de la responsabilité institutionnelle. Faut-il auditer les parcours académiques de certains profils ? Faut-il ouvrir des enquêtes administratives ? Faut-il suspendre, à titre conservatoire, des fonctions sensibles en cas de doute sérieux ? Refuser de poser ces questions, c’est accepter que le doute s’installe durablement.


Le Maroc se trouve aujourd’hui face à un choix stratégique. Soit considérer cette affaire comme un incident isolé, traité par quelques condamnations, et espérer que le silence referme la parenthèse. Soit reconnaître qu’elle révèle une faille structurelle, et engager une véritable opération de clarification, au risque de bousculer certains équilibres.
Mais l’histoire récente a montré une chose essentielle : les États ne sont pas fragilisés par la vérité, mais par son absence. Et dans une monarchie moderne, forte de ses institutions et de sa légitimité, la transparence n’est pas une menace, elle est une nécessité.


L’affaire Ahmed Qilich n’est donc pas seulement celle d’un professeur condamné. Elle est celle d’un système mis à nu. Et la véritable question n’est plus de savoir qui a vendu les diplômes, mais bien qui les a achetés — et pourquoi ils ne rendent toujours pas de comptes.

Isaac Hammouch
Isaac Hammouchhttps://www.isaachammouch.com/
Isaac Hammouch est journaliste, écrivain et essayiste, spécialiste des relations internationales et de la géopolitique contemporaine. Il publie dans plusieurs médias belges, européens et internationaux. Site officiel d'Isaac Hammouch: www.isaachammouch.com
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