Aux origines du dossier, un trafiquant au cœur des routes sahariennes
Au centre de cette affaire se trouve Ahmed Benbrahim, plus connu sous le surnom de “l’Escobar du Sahara”. Ce sobriquet, largement repris par la presse, renvoie à la dimension transnationale de son activité. Selon les éléments révélés au fil des enquêtes, il ne s’agissait pas d’un simple intermédiaire mais d’un acteur structurant d’un réseau de trafic de drogue opérant entre l’Afrique subsaharienne, le Maroc et l’Europe. Son arrestation sur le sol marocain a marqué un tournant, car elle a ouvert la voie à une série d’investigations beaucoup plus larges que le seul profil du trafiquant
Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est que ce dossier ne s’est pas imposé immédiatement comme une affaire d’État. Dans un premier temps, il a été traité comme une affaire classique de trafic international. Ce n’est qu’au fil des auditions, des confrontations et des recoupements que les enquêteurs ont commencé à mettre au jour des connexions plus complexes, impliquant des relais locaux, des facilités logistiques et des relations durables avec des figures installées
Quand l’enquête dépasse le crime organisé pour toucher des figures publiques
La bascule médiatique et politique intervient lorsque des noms connus apparaissent dans le dossier. Des responsables élus, des notables régionaux, des dirigeants sportifs sont alors cités et, pour certains, poursuivis. L’affaire change de dimension. Elle ne renvoie plus seulement à la lutte contre la drogue, mais à la question beaucoup plus sensible de l’imbrication possible entre argent criminel et pouvoir local
Les poursuites visant notamment Abdelnabi Bioui et Saïd Naciri ont donné à cette affaire un retentissement national. Pour l’opinion publique, il ne s’agit plus seulement de savoir si un trafiquant a été neutralisé, mais de comprendre comment des personnalités installées ont pu évoluer, pendant des années, dans la proximité d’un tel individu sans que cela ne déclenche d’alertes institutionnelles visibles
Il est important de rappeler que la procédure judiciaire suit son cours et que la présomption d’innocence reste un principe fondamental. Mais il est tout aussi vrai que la présence de ces profils dans le dossier a profondément modifié la perception de l’affaire, qui est désormais observée comme un révélateur de failles structurelles
Un procès en cours, long, technique et scruté par l’opinion
Aujourd’hui, le dossier est examiné par la justice marocaine dans le cadre d’un procès complexe, marqué par la multiplicité des prévenus, la densité des faits reprochés et la technicité des débats. Les audiences se succèdent, parfois espacées par des reports, des incidents de procédure ou des contraintes institutionnelles
Ce rythme judiciaire, inhérent à ce type de dossiers lourds, alimente aussi un climat d’attente et parfois de frustration dans l’opinion. Plus le temps passe, plus les interprétations circulent, plus les récits parallèles se développent, notamment sur les réseaux sociaux, où la distinction entre faits établis, hypothèses et rumeurs devient floue
C’est dans ce contexte précis, marqué par une forte tension symbolique autour du procès, qu’un nouvel élément est venu nourrir les débats
La circulation d’une rumeur visant un ministre et la réaction officielle
Depuis peu, le nom d’un ministre en fonction, Mehdi Bensaid, s’est retrouvé associé à l’affaire dans certains contenus circulant en ligne. Ces accusations, largement relayées sur les réseaux sociaux, ont suscité de nombreuses interrogations parmi les citoyens, d’autant plus qu’elles interviennent alors que le procès principal est toujours en cours
Sur le plan des faits vérifiables, un élément est central et doit être rappelé avec clarté. Le ministre concerné a publiquement démenti toute implication et a annoncé saisir la justice pour diffamation. À ce stade, aucune poursuite judiciaire, aucune mise en cause formelle, aucune enquête annoncée ne le vise dans le cadre du dossier “Escobar du Sahara”
Autrement dit, l’existence d’une rumeur ne vaut ni preuve ni accusation judiciaire. Elle pose néanmoins une question politique et sociétale, non pas sur la culpabilité d’une personne, mais sur la mécanique même de ces accusations et sur le moment choisi pour les faire émerger dans l’espace public
Ce que se demandent de nombreux citoyens, sans accuser mais sans détour
Dans un pays confronté depuis des décennies aux enjeux du trafic de drogue et à ses ramifications, les citoyens ne peuvent se contenter du silence ou du déni. Les questions qui se posent aujourd’hui ne sont pas des verdicts, mais des interrogations légitimes
Pourquoi un trafiquant d’envergure internationale en vient il à évoquer des noms issus des sphères de pouvoir lors de ses auditions
S’agit il d’une stratégie de défense visant à diluer les responsabilités ou à créer de la confusion
Existe t il un risque que certaines relations sociales ou politiques soient instrumentalisées a posteriori pour nourrir des récits infondés
Et plus largement, comment renforcer les mécanismes de prévention pour éviter que l’argent criminel ne trouve des portes d’entrée dans les institutions
Ces questions traversent la société marocaine parce qu’elles touchent à la confiance, à la crédibilité de l’action publique et à la solidité de l’État de droit
Entre exigence de transparence et respect de la justice
L’affaire “Escobar du Sahara” agit comme un révélateur. Elle met en lumière les dangers d’une criminalité organisée capable de tisser des liens durables, mais elle rappelle aussi l’importance de la rigueur judiciaire. Dans ce type de dossier, la confusion entre rumeur, accusation et preuve peut être destructrice, autant pour les institutions que pour les individus
La transparence n’est pas une condamnation, et la question n’est pas de désigner des coupables hors des tribunaux. Elle est de permettre à la justice d’aller au bout de son travail, tout en maintenant un débat public responsable, informé et respectueux des principes fondamentaux
C’est à ce prix seulement que la confiance peut être restaurée, et que la lutte contre les réseaux criminels peut se faire sans fragiliser inutilement les institutions qu’elle cherche précisément à protéger





