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E. VAN RYNE: » Le Soudan, une catastrophe humanitaire d’une ampleur exceptionnelle »

Depuis son indépendance en 1956, le Soudan n’a cessé d’être déchiré par des guerres civiles. Mais le conflit qui ravage aujourd’hui le pays atteint une intensité dramatique inédite. Depuis avril 2023, le pays est plongé dans une guerre totale entre les Forces armées soudanaises (SAF), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (RSF), commandées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti. Ce qui avait commencé comme une lutte de pouvoir à Khartoum s’est transformé en une guerre généralisée, dévastant l’ensemble du territoire et provoquant l’une des pires crises humanitaires de notre temps.

Les grandes villes comme Khartoum et Omdurman ont été presque entièrement détruites. Les infrastructures essentielles — hôpitaux, réseaux d’eau, d’électricité et de communication — sont à l’arrêt. L’accès humanitaire est gravement entravé, les convois d’aide sont régulièrement attaqués, et les travailleurs humanitaires pris pour cibles. Dans la région du Darfour, les observateurs signalent à nouveau des campagnes d’épuration ethnique, des massacres et des viols massifs, rappelant les heures les plus sombres du début des années 2000. La population civile, déjà épuisée par des décennies de crises, paie un tribut insoutenable.

Selon les estimations des Nations unies et de grandes ONG, la guerre au Soudan a déjà fait des dizaines de milliers de morts, peut-être plus de 100 000 victimes, faute de statistiques fiables. Plus de 8 millions de personnes ont été déplacées, fuyant à l’intérieur du pays ou cherchant refuge au Tchad, au Soudan du Sud, en Égypte et en Éthiopie. La famine menace des millions d’habitants : plus de la moitié de la population souffre d’insécurité alimentaire aiguë, selon le dernier rapport de la classification IPC (Integrated Food Security Phase Classification).

Pour mesurer la gravité de cette tragédie, il suffit de la comparer avec le conflit de Gaza, qui monopolise l’attention internationale. Depuis octobre 2023, les affrontements à Gaza ont causé plus de 35 000 morts selon les autorités sanitaires locales — un chiffre jugé plausible par les Nations unies — et environ 1,5 à 2 millions de déplacés. Le Soudan, lui, compte quatre fois plus de réfugiés internes et un nombre de victimes probablement supérieur à long terme. Pourtant, il demeure largement absent des grands débats médiatiques et politiques mondiaux.

Cette différence d’attention s’explique en partie par la nature des deux crises. À Gaza, la guerre se déroule sur un territoire restreint, densément peuplé, sous les projecteurs des caméras et dans un contexte géopolitique hautement symbolique. Au Soudan, le conflit est diffus, complexe et souvent invisible : il se déroule loin des grandes puissances médiatiques, dans des zones difficiles d’accès, sans communication ni couverture directe. Les combats éclatent simultanément dans plusieurs régions — Khartoum, Darfour, Kordofan — où les civils sont pris au piège sans possibilité de fuir.

Cette invisibilité a des conséquences tragiques : le manque de pression internationale permet aux belligérants de poursuivre leurs exactions en toute impunité. Les négociations, soutenues sporadiquement par les États-Unis, l’Arabie saoudite et l’Union africaine, restent au point mort. Pendant ce temps, des millions d’enfants sont privés d’école, des hôpitaux sont rasés, et les épidémies de choléra et de dengue se propagent.

Les agences humanitaires de l’ONU tirent la sonnette d’alarme. L’OCHA estime que près de 25 millions de personnes, soit la moitié de la population soudanaise, ont besoin d’aide humanitaire urgente. Le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) décrit la situation comme l’une des pires crises de déplacement au monde. L’accès à la nourriture, à l’eau potable et aux soins est désormais un luxe pour la majorité des Soudanais.

En résumé, le Soudan vit aujourd’hui une tragédie humaine majeure, peut-être la plus grande de ce début de siècle, mais largement ignorée par la communauté internationale. Derrière le silence médiatique et l’indifférence diplomatique se cache un drame d’une ampleur comparable, voire supérieure, à celui de Gaza. Sans un sursaut collectif — politique, humanitaire et moral —, le pays risque de sombrer durablement dans le chaos, avec des conséquences régionales catastrophiques.

Isaac Hammouch
Isaac Hammouchhttps://www.isaachammouch.com/
Isaac Hammouch est journaliste, écrivain et essayiste, spécialiste des relations internationales et de la géopolitique contemporaine. Il publie dans plusieurs médias belges, européens et internationaux. Site officiel d'Isaac Hammouch: www.isaachammouch.com
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