Fondée sur une base linguistique et culturelle, l’organisation regroupe la Turquie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan et l’Ouzbékistan, auxquels s’ajoutent comme observateurs le Turkménistan, la Hongrie et Chypre du Nord. Ce regroupement représente un espace de plus de 170 millions d’habitants, un PIB cumulé d’environ 2 100 milliards de dollars et d’immenses ressources énergétiques et minières, allant du pétrole et du gaz d’Asie centrale jusqu’aux métaux rares nécessaires à la transition énergétique. Au-delà des chiffres, c’est une vision géopolitique cohérente qui prend forme : celle d’un bloc turcique capable de conjuguer identité, modernité et influence régionale.
Sur le plan économique, l’OTS mise sur la complémentarité de ses membres. Le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan apportent la puissance énergétique, la Turquie offre sa position stratégique et son infrastructure logistique, tandis que l’Ouzbékistan et le Kirghizistan représentent un réservoir humain jeune et dynamique. Ensemble, ces pays cherchent à bâtir un espace économique intégré, en réduisant les barrières commerciales et en coordonnant leurs stratégies de transport, d’agriculture et de technologie. Le « Middle Corridor », ou Corridor central, incarne cette ambition : il s’agit d’un axe commercial reliant la Chine à l’Europe via la mer Caspienne et la Turquie, en contournant la Russie et les zones de conflit. Ce projet, à la fois économique et politique, redonne vie à l’ancienne Route de la soie, tout en plaçant les États turciques au cœur des nouvelles routes mondiales de l’énergie et du commerce.
Sur le plan culturel, l’OTS renoue avec une identité partagée mais tournée vers l’avenir. Loin d’une nostalgie impériale, le projet turcique met en avant la coopération linguistique, la promotion des échanges éducatifs et le soutien à une production culturelle commune. Des programmes de bourses universitaires et des festivals culturels visent à créer un sentiment d’appartenance sans effacer la diversité nationale. Dans un monde fragmenté, cette diplomatie culturelle douce (soft power) donne au bloc une cohésion symbolique précieuse et une visibilité accrue sur la scène internationale.
Politiquement, l’organisation s’affirme de plus en plus comme un acteur de stabilité et de médiation régionale. La Turquie, par sa diplomatie pragmatique, joue le rôle de locomotive, mais veille à ne pas apparaître comme dominante. Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, plus neutres, servent d’équilibre et de trait d’union entre l’Asie centrale et le Caucase. L’adhésion de la Hongrie comme observateur ouvre, quant à elle, une passerelle vers l’Union européenne, soulignant que le projet turcique n’est pas un instrument d’opposition à l’Occident, mais plutôt une tentative d’articuler une coopération multipolaire. C’est d’ailleurs ce que Kubanychbek Omuraliev est venu exprimer à Bruxelles : la volonté d’intensifier les relations avec l’UE, notamment dans les domaines de l’énergie, de la logistique, de la sécurité alimentaire et des technologies propres.
Mais au-delà des chiffres et des infrastructures, c’est une transformation géostratégique profonde qui se joue. Les États turciques, longtemps sous l’influence russe ou chinoise, cherchent aujourd’hui à s’émanciper de cette double tutelle et à s’affirmer comme un pôle indépendant. En s’ouvrant à l’Europe, ils diversifient leurs partenariats et renforcent leur souveraineté économique. L’Union européenne, de son côté, y voit une opportunité stratégique : sécuriser de nouvelles routes d’approvisionnement, réduire sa dépendance énergétique à l’égard de Moscou, et ancrer durablement son influence en Eurasie.
L’Organisation des États turciques n’est donc plus une simple union d’affinités linguistiques ; elle devient une force géopolitique structurante, un espace de projection économique et diplomatique, un pont entre mondes et civilisations. Si elle parvient à maintenir son équilibre interne entre ambitions nationales et vision commune, elle pourrait bien s’imposer, dans la prochaine décennie, comme l’un des pivots du nouvel ordre eurasiatique — un ordre où la coopération régionale prime sur l’hégémonie et où la diversité devient une force.




